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La laïcité n'est pas un danger pour les Eglises

Avec l’aimable autorisation de Christianisme Aujourd’hui, mensuel chrétien évangélique suisse. Article paru en février 2004.

Les évangéliques n’ont pas à redouter les effets des lois sur la laïcité : car leur liberté réside dans leur indépendance face à l’Etat. Analyse de Jean Baubérot, historien, sociologue et ancien membre de la commission Stasi.

Avec l'adoption probable d'une loi sur la laïcité, son application à la rentrée scolaire de septembre et la commémoration du centenaire de la loi de séparation l'an prochain, on n'a pas fini de parler de la laïcité. L’historien-sociologue Emile Poulat vient de publier un ouvrage, Notre laïcité publique, qui s'accorde avec cette actualité «chaude» en France, puisque ces derniers mois ont été marqués par un grand débat national concernant la laïcité. Il me semble que cela concerne tous les évangéliques franco- phones. Bien sûr, en premier lieu les évangéliques français, qui se trouvent parfois en butte à une interprétation tatillonne, quand ce n'est pas sectaire, de la laïcité.

Bêtise et laïcité
Quand la laïcité est invoquée pour justifier des mesures bureaucratiques presque antireligieuses, on a envie de dire à ses interlocuteurs qu'ils confondent bêtise et laïcité! Mais il est très important que les évangéliques suisses, qui vivent des régimes différents de relation Eglises-Etat suivant les cantons, et que les évangéliques d'autres régions francophones (en Belgique, au Canada, en Afrique) se sentent également concernés. D'abord parce qu'il est sain de pouvoir confronter des expériences, des points de vue, et que depuis longtemps c'est l'une des préoccupations des évangéliques (que l'on pense seulement à la création, au milieu du XIXe siècle, de l'Alliance Evangélique Universelle). Ensuite, et plus fondamentalement encore, parce que je suis persuadé qu'il existe un sens théologique d'une laïcité respectueuse de la liberté de conscience.
A sa manière, avec une incarnation concrète qui peut être diverse, un évangélique est laïque dès lors qu'il ne réclame aucun privilège pour son Eglise et lui-même, et qu'il réclame simplement de l'Etat la possibilité de pratiquer librement sa religion et de la manifester dans le respect des lois et de la tranquillité publique. Il me semble que la «folie de la croix» doit nous rendre allergiques à toute officialité du christianisme. Quand l'Etat soutient une religion plutôt qu'une autre, ce n'est pas pour ses beaux yeux, c'est parce qu'il estime que cette religion peut lui servir et va dans le sens de ses propres valeurs. Certes, quand un Etat est démocratique, il peut exister effectivement une certaine correspondance au niveau d'une éthique pratique et le souci du bien commun ; le civisme à l'égard des autorités légitimes fait partie de ce que Paul Ricœur appelle «l'art chrétien des choix profanes». Mais la liberté chrétienne n'est pas à vendre ! Il est précieux de la sauvegarder. Elle peut amener un regard critique, une contestation positive.

Un acte de foi gratuit
Le salut par la grâce peut avoir des conséquences incompréhensibles par l'Etat ou, du moins, certains de ses représentants. C'est pourquoi, notre Royaume n'étant pas de ce monde, l'indépendance réciproque de l'Etat et des Eglises m'apparaît souhaitable.
Par ailleurs, l'authenticité d'une foi personnelle implique que le fait d'être chrétien ne confère aucune respectabilité terrestre, aucun avantage, même léger ou implicite, et que l'acte de foi ne soit pas influencé par un conformisme social. L’indifférence à l'égard de la religion, le refus de religion, ou même la critique de la religion doivent donc être traités à égalité avec la pratique du christianisme. Un grand évangélique du XIXe siècle, Agénor de Gasparin, ne craignait pas d'affirmer: « La liberté de l'erreur m'est plus précieuse que la liberté de la vérité. Quand l'erreur se montre intolérante, c'est un mal, mais quand la vérité se montre intolérante, c'est une disgrâce.»

Laïcité et liberté de conscience
Les évangéliques ne doivent donc pas craindre la laïcité. Encore faut-il la connaître. Or la laïcité est souvent beaucoup plus familière que bien connue. C'est là que la lecture de l'ouvrage d'Emile Poulat, Notre laïcité publique (Berg International Editeurs, 2003), me paraît extrêmement importante.. En effet, il s'agit d'une somme qui nous permet de faire la part des choses entre la laïcité et ses invocations fallacieuses, de ne pas - même involontairement- porter atteinte à la laïcité, mais aussi de se défendre quand, au nom de la laïcité, on veut nous imposer des règlements qui portent atteinte à la liberté de conscience. L’auteur montre magistralement que la laïcité, c'est d'abord le respect de la liberté de conscience, et ensuite, la «paix de religion». Ainsi conçue, écrit l'auteur, «notre laïcité publique apparaît comme le résultat d'une sagesse politique et d'un subtil équilibre qui n'oblige personne à sacrifier ses principes, mais qui propose à tous un nouvel art de vivre ensemble.»
Il n'est pas possible de rendre compte de toute la richesse de cet ouvrage passionnant. Mais deux exemples permettent de l'entrevoir. Le premier en forme de clin d'œil : Emile Poulat nous annonce un chapitre sur «les voiles de la République»... et traite des congrégations et de l'histoire mouvementée de leur relation avec l'Etat ! Cette dimension historique donne en effet plus matière à réflexion qu'un grand discours philosophique. Le second, dont l'importance n'échappera à personne, concerne les «sectes sous pression». L'auteur nous rappelle la pression médiatique, alors qu'il faut «éviter de s'affoler et d'affoler», ce qui a notamment conduit à dénoncer, sur un incident, «une Eglise évangélique locale, tout en ignorant qu'elle était mère d'une fédération d'une quinzaine d'Eglises ou missions qui ne suscitaient ni bruit ni rumeur». La Constitution française affirme que la République respecte toute les croyances. «Les croyances sont donc métajuridiques. Les tribunaux n'ont à juger que les infractions aux lois», rappelle Emile Poulat.
Bien d'autres passages seraient à citer, particulièrement les deux derniers : « une catégorie perdue : la morale publique » et « mourir et après ; le président, la République et Dieu ». Et naturellement la conclusion, magnifique, qui cite un parti peu susceptible d'être opposé aux Lumières, le Parti socialiste: on ne peut ignorer « la dimension tragique de l'existence, la part maudite de l'homme qui fait de l'instinct de mort et du désir de domination des données constitutives de sa nature». Et Emile Poulat d'ajouter : L'homme libre est à lui-même son propre risque : un risque incalculable, qu'aucune assurance ne saurait couvrir. Ce sont toujours les hommes qui en paient les dégâts». On ne saurait mieux dire qu'il n'existe pas de liberté sans responsabilité.

JEAN BAUBEROT