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Quelques réflexions sur la difficulté de penser librement

Paru dans la revue EVANGILE ET LIBERTE, n° 168, Octobre 2003

Par Florence Taubmann

Si nous posions à la ronde la question : « Vous sentez-vous libres de penser ? », un grand nombre d'entre nous répondraient sans doute : « Oui, rien ne nous empêche de penser librement, nous sommes en démocratie ». Il existerait cependant des personnes pour en douter et affirmer par exemple que le règne de la mondialisation marchande et l'ultra-libéralisme nous privent, en réalité, de la vraie liberté de pensée, et que nous sommes soumis à un « totalitarisme sournois » qui fait de nous des pantins manipulés.

Cela ferait rire, ou pleurer, nos amis des anciens pays communistes qui, pour avoir réellement fait l'expérience du totalitarisme, savent le prix, non seulement de la liberté d'opinion, d'expression, de consommation, de déplacement, mais également celui de la liberté de penser, tout simplement.

Nous avons cependant raison, en démocratie, de nous soucier de sauvegarder la liberté de penser, ou même d'en faire chaque jour à nouveau l'apprentissage. Simplement, nous ne devons pas nous tromper d'ennemi. De même que nous ne devons pas confondre liberté d'expression et liberté de pensée, ou plus exactement le fait d'être libre d'exprimer librement son opinion et celui de penser librement. La liberté d'expression dépend essentiellement de conditions extérieures d'ordre politique et social, et ses ennemis sont la censure, le parti unique, un pouvoir autoritaire. Penser librement relève davantage du for intérieur, et ses ennemis sont l'idéologie, le préjugé, le tabou, le matraquage médiatique, la confusion des valeurs. Or si en toute bonne foi, nous ne pouvons vraiment pas nous sentir privés de liberté d'expression dans notre pays aujourd'hui, sommes-nous assurés pour autant d'exercer notre droit, et notre devoir, de penser librement ?

Il est des moments où le conformisme démocratique, qui est une chose positive, se laisse atteindre par la tentation de l'unanimisme. Ces moments sont en général des moments de peur politique ou sociale, où l'on sent qu'un large consensus est requis pour faire face à des situations à risques. C'est ce qui s'est passé par exemple dans notre pays l'an passé, lorsque monsieur Le Pen fut retenu comme candidat pour le second tour de l'élection présidentielle. Et on s'est félicité de n'entendre qu'une seule et même voix pour condamner son projet politique et défendre nos valeurs démocratiques. Cependant l'unanimisme reste problématique quand il veut étouffer les voix dissidentes et signifier que la pensée et les valeurs dominantes d'un groupe ou d'une société sont si indiscutablement bonnes qu'elles ne nécessitent plus d'être étudiées, explicitées, discutées. Car la tâche de la conscience personnelle des sujets d'une démocratie ne peut se réduire à faire caisse de résonance pour la pensée et les valeurs dominantes, y compris si elles apparaissent très morales. De même que le débat contradictoire peut être considéré comme un signe du bon fonctionnement démocratique, la délibération avec soi-même, sans que la cause soit entendue d'avance, est nécessaire à la santé de la conscience personnelle.

La tentation de l'unanimisme a montré sa puissance tous ces derniers mois dans notre pays au sujet de la guerre en Irak. On a assisté à la constitution d'un immense camp de la paix où, au nom de la « bonne cause indiscutable », d'une part les personnes pensant différemment ont souvent été couvertes d'opprobre, et d'autre part les différences fondamentales entre ceux qui constituaient le camp de la paix ont été gommées, au détriment des modérés, qui se sont parfois retrouvés à manifester aux côtés d'extrémistes. De part et d'autre, les temps n'ont pas été propices à l'exercice d'une pensée libre. Car l'unanimisme, non seulement a rendu les débats contradictoires quasiment impossibles, mais encore il a voulu s'imposer dans le for intérieur de chacun sous la forme d'une obligation morale à partager la pensée commune, et d'une honte à émettre le moindre doute sur cette pensée.

Le danger de l'unanimisme, c'est d'atteindre chez l'individu non seulement sa liberté d'expression, sa liberté d'opinion, mais également sa légitimité de sujet à penser, et à penser ce qu'il pense. C'est évidemment la liberté de la conscience qui est pointée là, dans son ultime solitude face aux autres et devant Dieu, et dans sa situation tragique où il s'agit parfois de penser l'interdit, et de décider malgré l'indécidable. Sommes-nous des sujets se vivant comme autorisés à penser librement, c'est-à-dire à penser de manière personnelle, certes conscients de l'apport de ceux qui nous ont précédés et de l'importance de nos contemporains, mais prêts à assumer la part d'hypothèse, la part d'incertitude, et au bout du compte la part d'affirmation, et même d'erreur possible de toute pensée personnelle ? Ou bien sommes-nous des êtres paralysés par la peur d'affirmer notre individualité, d'être jugés par autrui, de sortir du cercle rassurant de la « bonne pensée », ou encore, plus simplement, de nous tromper ?

Mais penser librement, n'est-ce pas assumer le risque de se tromper, ou de s'être trompé ? Ennemie alors de la pensée vraiment libre serait cette terrible passion qui nous guette tous de vouloir avoir raison, ou avoir eu raison. Ou plus modestement de n'avoir pas eu tort...