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Il n'y a de liberté de penser que dans le risque de se perdre !

Paru dans la revue EVANGILE ET LIBERTE, n° 170, Octobre 2003

Jean-François Breyne

Ma liberté de penser. Autant le dire tout net, et n'en déplaise à Florent Pagny : cette revendication est une utopie.
Une utopie au sens littéral d'u-topos, à savoir « un lieu qui n'existe pas ». Car nous sommes à jamais soumis à trois tyrannies : l'évidence, l'apparence et l'ego. Tyrannies des évidences, des apparences et de l'ego qui seules semblent avoir désormais le droit de citer. Ne pas savoir cela, c'est rester à jamais dupe des toutes les idoles, scotcher à sa subjectivité captive de son ego.

La première tyrannie est celle de l'évidence

Elle consiste à croire en la possibilité d'une pensée objective absolue. C'est le piège de l'immédiateté. Réduire la réalité à sa surface immédiatement accessible, sans faire le travail de la mise en perspective, de la profondeur, de la complexité, de l'ambiguïté. C'est le piège de la pensée dogmatique comme celui de l'idole, c'est aussi celui de la pensée naturelle. Ainsi, il y a un deuil à faire : celui de l'objectivité possible. Il importe de prendre conscience de la subjectivité indépassable de la pensée afin de jouer avec elle et d'en prendre recul, chaque fois que cela sera possible.
Toute pensée, tout acte de penser seront toujours situés et contingents.
Pourfendre la pensée unique n'est pas faire acte de liberté, mais bien une autre manière de faire acte d'allégeance à l'hégémonie intellectuelle, conceptuelle, éthique, théologique d'un moment. Simplement en réaction, et non pas en création !

La seconde tyrannie est celle de l'apparence

Nous ne pouvons penser qu'à partir de présupposés, fait d'images rapportées, de propos colportés, bref d'informations, et c'est là que la chose se révèle quasi impossible. Car l'information est devenue l'un des lieux emblématiques de la consommation et donc l'un des lieux les plus sujets au marché. Il faut absolument relire Bourdieu lorsqu'il dénonce « un champ lui-même de plus en plus dominé par la contrainte commerciale qui impose sa contrainte aux autres univers » (1). Un monde qui pense en boucle, soumis à des impératifs qui lui commandent son discours. Et croire pouvoir s'en extraire est illusoire. Ce n'est pas la pensée unique, mais bien plutôt la pensée fragmentée, instrumentalisée, prostituée.

La troisième tyrannie est celle de l'ego

C'est certainement celle qui nous est la plus familière, celle dans laquelle nous aimons à nous vautrer, celle de la pensée vertueuse. Je veux dire par-là que l'ennemi premier est de confondre « penser » avec le fait de se draper dans l'expression de sa vertu. Trop souvent nous ne pensons pas, nous légitimons nos convictions, qui, si elles n'acceptent pas la confrontation, se révèlent comme « idoles ». C'est le piège de la pensée vertueuse. C'est le piège ultime, inconscient, qui filtre les données, trie les élans de la pensée, hiérarchise et rejette. Le mouvement se fait en amont de la réflexion alors qu'il devrait avoir lieu en aval. S'en extraire est illusoire et impossible. Tout juste nous est-il possible de tenter d'en mesurer les effets.
De sorte qu'il n'y a pas de liberté de penser, il n'y a que l'acte de penser qui s'arrache d'une triple tyrannie : celle de l'évidence (le piège de l'objectivité), celle d'apparence (le piège de l'information-consommation), et celle de l'ego (le piège de la pensée vertueuse).
Ce qui me conduit à formuler une conclusion, provisoire bien sûr : il n'y a liberté de penser que dans le risque de se perdre.
Cela est vrai pour celui qui écrit ces lignes, bien entendu. Précisons donc le cadre de ma pensée : elle se situe dans la lignée de celle de Bonhoeffer, qui affirmait qu'il n'y a de vraie liberté que dans l'obéissance : « l'obéissance sans liberté est esclavage, la liberté sans obéissance est arbitraire » (2).
Obéissance à celui-là seul qui est pour moi la liberté, et qui nous ouvre à la liberté comme un appel, un horizon, un chemin possible.
De sorte qu'il nous est donné d'entendre l'utopie non plus comme une malédiction, mais aussi comme une ouverture, un indispensable élan qui veut et peut nous permettre d'aller au-delà de la tyrannie des apparences, des évidences et de l'ego.
L'utopie sera donc aussi une brèche, une subjectivité assumée et délivrée de la tyrannie de l'ego. L'acte qui seul peut faire brèche réside certainement dans une sorte de « doute méthodologique », un soupçon systématique qui devient créateur d'un mouvement de la pensée.
Il faut reconquérir non pas une liberté de penser illusoire, mythique et par-là dangereuse puisque se croyant au-dessus de la mêlé des subjectivités partisanes mais, pour reprendre un mot de Bourdieu - encore ! - une « autonomie de penser ».
Autonomie entendue par Bourdieu comme un champ à l'intérieur duquel on se juge, on se critique, on s'affronte avec des techniques, des méthodes.
Il n'y a liberté de penser que dans le risque de se perdre.
Il faut que nous le sachions alors : point ici de place pour le pur et l'impur. Le champ de la pensée « autonome » est à l'image de celui de l'évangile où il faut laisser pousser ensemble le bon grain et l'ivraie. Il n'est pas à nous de faire la moisson et de dire le bien du mal. Nous retrouvons Bonhoeffer, lorsqu'il pose la responsabilité comme un « risque libre » : « elle renonce à toute auto-justification valable, à sa connaissance dernière du bien et du mal » (3).
Il n'y a liberté de penser que dans le risque de se perdre.
Je voudrais citer encore ces mots du rabbin Marc Alain Ouaknin : « Tout tient au chemin : nous sommes plus près du lieu recherché quand nous sommes en chemin que lorsque nous nous persuadons être arrivés à destination et n'avoir plus qu'à nous établir.
Le mot chemin n'a pas nécessairement une signification spatiale ; il n'évoque pas quelque promenade champêtre ou forestière de la pensée vagabonde (...) Il est passage de la pensée elle-même.
Le chemin met en mouvement, met en cause, en balance. Il invite et inquiète ; incite et sollicite. Être homme (femme) du chemin, c'est en tout temps être prêt à se mettre en route : exigence d'arrachement, affirmation de la vérité nomade » (4).
Il n'y a liberté de penser que dans le risque de se perdre.
Cynique et désabusé ? Non pas, car j'en ai la ferme assurance : un Autre s'en vient à notre rencontre, qui ne saurait nous laisser perdu.

 

(1) Pierre Bourdieu, Sur la télévision, suivi de L'emprise du journalisme, Paris, 1996, Liber édition, p. 65.
(2) In Ethique, Genève 1969, Labor et Fides, p. 206.
(3) In Éthique, Genève 1969, Labor et Fides, p. 203.
(4) in Les symboles du Judaïsme, Paris, 1999, Éditions Assouline, p. 28-30.