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L'urgence de l'annonce de l'Évangile, le témoignage et le prosélytisme

Revue IRENIKON N°4 / 1994
Communication présentée au Colloque de Chevetogne sur «Mission, prosélytisme et unité chrétienne», 29 août-2 septembre I994.
 

Par Nicolas Lossky

La première question qui se pose est : pourquoi « l'urgence » ?

Il me semble nécessaire de commencer par répondre de façon extrêmement banale. Si nous sommes convaincus que notre vie dans l'unique sacrement du baptême-eucharistie est, non pas une installation quiétiste, acquise une fois pour toutes, mais un appel, une vocation de vie évangélique, nous ne pouvons pas, me semble-t-il, ne pas ressentir de plus en plus que le temps, presse. Ceci, quel que soit notre âge. Il reste toujours trop peu de temps. L'Évangile nous le rappelle souvent : « Vous ne savez ni le jour ni l'heure...» ; les Vierges folles ; la nécessité de faire fructifier les talents... (Mat. 25).

Une seconde raison de l'urgence est, elle aussi, évidente pour tous. Les contemporains que Dieu nous a donnés, dans la tranche d'histoire où il nous a placés, sont assoiffés de façon très visible partout dans le monde. Dans certaines régions, cette soif est plus clairement perceptible qu'en d'autres.

À mon sens il y a au moins deux sortes de soif : la soif «directe», si l’on peut dire, celle qui consiste à chercher plus ou moins, consciemment un sens à la vie, à la mort. L'autre est moins évidente. C'est la soif inconsciente de ceux, et ils sont assez nombreux dans certaines régions qui nous intéressent, dans chacune de nos Églises, qui sont convaincus, (ou voudraient se convaincre) qu'ils ont tout ce qu'il faut. Ce sont ceux pour qui l'Evangile (et son commentaire par « ceux du passé ») se confond avec une idéologie, de préférence « nationale », en fait « nationaliste ». C'est une forme de soif parce que c'est une recherche d'identité, (souvent d'ailleurs désespérée) dans une certitude trouvée dans ce que d'autres ont dit avant ; cette certitude se traduit la plupart du temps par une attitude défensive, hostile à ceux « qui ne sont pas comme nous ».

N'oublions pas que nul n'est à l'abri de succomber à la tentation d'une telle «certitude ». Comme aimait à dire Vladimir Lossky, méfions-nous d'une inversion de la parabole du Publicain et du Pharisien: « Seigneur, je Te remercie de n'être pas comme ce Pharisien... Moi, je possède l'humilité que Tu justifies puisque je suis baptisé en Toi ».

Ne pas s'efforcer d'étancher la soif de sens de ceux qui cherchent ou de ceux qui sont certains de « posséder » les réponses, ce serait oublier une des formes de reproches que le Seigneur nous a promis au Jugement Dernier: « J'ai eu soif, et tu ne m'as pas donné à boire » (cf Mat. 25).

Mais de quelle eau vive faut-il abreuver nos contemporains? Ou encore qu'est-ce que l'Évangile qu'il faut annoncer ?

Il me semble important de dire, au risque de heurter certaines sensibilités, que l'Évangile n'est pas un texte. S'il est texte, il risque fort de devenir très vite lettre morte. D'ailleurs, si l'Evangile n'était qu'un texte, comment se fait-il que tous ceux qui s'en réclament ne vivent pas dans une unité absolue ?

Le Père Jean Meyendorff écrivait en 1981 :

« Grâce à Dieu, l'Orient Chrétien Orthodoxe a toujours réussi à éviter le piège tragique qui consiste à considérer une quelconque institution humaine, ou même une quelconque formulation humaine du dogme chrétien comme absolue ou infaillible en soi. En effet, l'Écriture elle-même est la parole de Dieu, mais exprimée pur des êtres humains. Par conséquent, la Vérité vivante qu'elle contient doit être comprise non seulement dans son sens littéral mais aussi par la puissance de l'Esprit qui a inspiré les auteurs et continue d'inspirer les fidèles dans le corps de l'Église. Les connaissances historique et critique sont donc nécessaires pour comprendre comment l'inspiration se produit»1.

Ceci ne plaira sans doute pas à certains fondamentalistes. L'Évangile est avant tout un don. Un don offert. Offert à tous les hommes: « Allez donc : de toutes les nations faites des disciples » (Mat 28,19). Et nos liturgies disent: « la nuit où Il se livra Lui-même pour la vie du monde ». Ce don n'est pas quelque chose comme un caractère génétique qui est là de lui-même, qu'on le veuille ou non. C'est un vrai don qui par conséquent demande à être reçu. Le don de Dieu demande la libre acceptation, la libre réponse à l'offre, à l'appel ou vocation. Sinon, la création ex nihilo n'aurait pas de sens. Dieu n'aurait pas créé un être auquel Il peut dire « Tu » et qui est invité à Lui dire « Tu ». Ce serait alors un Dieu des philosophes de qui émanerait une série d'êtres déterminés par leur lien au sommet de l'unité qui est Dieu. Ou encore, ce serait un Dieu dont la toute-puissance et l'omniscience représenteraient une limitation de la liberté divine de créer gratuitement, de « faire place » à une création qui est « autre » que Dieu.

C'est donc en tant qu'être libre, créé à l'image de Dieu et appelé à réaliser la ressemblance avec Lui, que celui qui veut annoncer l'Évangile doit d'abord accepter le don offert et le recevoir. Mais que signifie recevoir ? Recevoir totalement l'Évangile, ce n'est ni plus ni moins qu'atteindre la plénitude de la croissance à la stature du Christ. Qui d'entre nous peut prétendre à cela ? En conséquence, il faut comprendre cette réception comme le processus dynamique qui consiste à s'efforcer d'approfondir l'Évangile en nous, c'est-à-dire la vie en Christ. Modestement, certes, avec humilité (« Je crois, Seigneur; viens en aide à mon incroyance»), mais sans oublier que, comme le dit le Père Jean Meyendorff, c'est dans l'Esprit que l'Évangile doit être reçu, et l'Esprit céleste, l'Esprit de la Vérité (c'est-à-dire du Christ Lui-même), nous L'avons reçu, en tant qu'êtres humains d'abord (cf. Corneille: Act. 10,47), et par la foi, si faible soit-elle, qui nous fait vivre dans le Sacrement du Baptême-Eucharistie. Il est en nous, prêt à être le principal agent de notre tentative de réception.

Mais quel Évangile annoncer? Avec la nuée des témoins, il me semble que nous dirions tous (ou presque tous) que le cœur de l'Évangile, « l'Évangile de l'Évangile », comme le dit ce grand théologien anglais du XVIe-XVIIe siècle Lancelot Andrewes, que le Christ est ressuscité et que la mort est vaincue. Le dire est facile, semble-t-il. Autre chose est de le vivre pour pouvoir l'annoncer. Chacun de nous, je pense, sait par expérience que sur le plan humain, la déchirure que représente la mort, surtout d'un proche, est quelque chose d'invivable. Marthe et Marie dirent l'une et l'autre à Jésus: « Seigneur, si Tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort ». La résurrection de Lazare (qui est un sursis, humainement) est le signe qui nous invite à croire qu'en Christ, il n'y a plus de mort. Mais Jésus Lui-même «pleura» (Jn 11 ; 15, 21, 25­-6, 32, 35). Croire qu'en Christ il n'y a plus de mort n'est pas chose facile ; cette foi implique d'accepter qu'il n'y a pas de résurrection sans Croix, sans la Passion, sans Gethsémani.

L'annonce de l'Évangile implique de vivre la Croix. On ne peut annoncer que d'expérience. Sinon, ce n'est qu'une vaine « récitation », la répétition de ce que d'autres ont dit pour l'avoir vécu. On cite beaucoup Saint Séraphim de Sarov : « Ma joie ! Christ est ressuscité ! ». Il me semble que beaucoup ne comprennent pas tout-à-fait que " Ma joie " n'est pas que le Christ est ressuscité ; « Ma joie », c'est la personne à qui Séraphim parle (expression russe de tendresse, intraduisible, à dire vrai). Certes, c'est parce que le Christ est ressuscité que chaque personne humaine que Saint Séraphim rencontre lui est si chère qu'il la voit en Christ ressuscité. Mais on oublie peut-être trop souvent que Saint Séraphim, avant de « recevoir » et de consoler les gens est passé par une vingtaine d'années de Croix pour arriver à la foi parfaite en Christ ressuscité.

Cette façon de s'adresser à ceux qui le visitaient: « Ma joie », est non seulement une expression de tendresse et d'amour, mais aussi, et peut-être surtout une expression de ce qu'implique l'amour, c'est-à-dire le respect. En particulier, le respect de la liberté de celui à qui on annonce que le Christ a vaincu la mort.

Ceci nous amène au prosélytisme. Il n'est pas facile de définir le prosélytisme. Pour nous tous, c'est un terme péjoratif. Mais beaucoup de ceux que les uns et les autres nous accuserions de prosélytisme sont intimement persuadés qu'ils n'ont qu'un désir, qu'un seul but, parfaitement légitime, louable et chrétien. C'est de vouloir donner aux autres ce que l'on a soi-même de meilleur.

Pour ma part, avant de tenter de définir le prosélytisme, je voudrais évoquer quelque chose que j'ai commencé à entrevoir de par mon métier d'enseignant. D'abord, le fait que tout pédagogue sait généralement : on ne peut «faire passer» quelque chose qu'au moment où l'interlocuteur est en état de « recevoir ». On ne peut pas faire cours sans prêter attention aux visages des étudiants (ceci, même dans un amphi de cinq cents personnes). Et ceci amène tout naturellement à la deuxième chose : prêter attention à l'auditoire enseigne quelque chose d'essentiel à celui qui « annonce ». C'est la capacité d'écouter. On ne peut pas enseigner ou annoncer sans écouter. On n'annonce pas dans le vide. On annonce à des êtres vivants qui sont potentiellement des êtres qu'on saura peut-être, avec l'aide de Dieu, appeler « Ma joie ». Saint François d'Assise a pu ainsi « annoncer » que la mort était vaincue aux oiseaux ; Saint Séraphim a pacifié des bêtes sauvages.

Le prosélytisme est, me semble-t-il, avant tout un manque d'écoute de celui à qui on veut annoncer. Par conséquent, c'est un manque de respect pour sa liberté en Dieu, c'est-à-dire l'oubli (conscient ou inconscient, volontaire ou involontaire) qu'il est un être créé à l'image de Dieu. C'est, en fin de compte, un manque d'amour pour l'autre, ainsi que, la plupart du temps, la conviction que la vérité que l'on enseigne, on la « possède », comme un objet. (C'est peut-être l'une des manières d'enterrer le talent évangélique). L'exemple le plus frappant qu'il m'ait été donné de voir dans le domaine du prosélytisme, c'est certaines scènes de ce qu'on appelle «l'Islamisation» de l'Afrique. Des «missionnaires» font apprendre par cœur à des Africains des passages du Coran et des prières en arabe, sans explications, alors que ces Africains ne connaissent pas un mot d'arabe.

Chacun de nous pourra citer, comme je viens de le faire, tel ou tel exemple, telle ou telle forme de prosélytisme compris comme un non respect de la liberté de conscience. Ce que Dieu ne fait jamais : Il invite; Il offre, mais ne force pas les consciences. Mais ayant dit cela, il faut penser à la paille et à la poutre. Personne d'entre nous n'est à l'abri de la tentation, à laquelle je viens de céder, de voir le prosélytisme chez « les autres ». Lorsque j'étais jeune, dans les années quarante, je me souviens fort bien que j'avais une conception de l'Orthodoxie comme d'un trésor «possédé» par «nous, les Orthodoxes», et qu'il fallait l'asséner comme à coups de bâton à tous ceux qui ne faisaient pas partie de l'Église Orthodoxe historique. Je faisais du prosélytisme. Qui sait si demain, je ne retomberai pas dans ce péché, avec cette fois, sans doute, une Orthodoxie comprise autrement? Le simple fait d'en accuser d'autres de prosélytisme peut être le début du manque d'amour pour ce prochain « assoiffé » dans le deuxième sens que j'évoquais au début. C'est donc, à mon sens, en soi-même qu'il faut commencer par lutter contre le prosélytisme.

Il reste à se demander comment concevoir le témoignage dans le inonde où nous vivons. Tout d'abord, il est clair pour tout le monde qu'à la limite, il y a autant de formes de témoignage que d'êtres humains appelés par Dieu, et qui répondent à Son appel. Depuis ceux qui donnent leur vie (au sens propre) pour les autres (Mère Marie Skobtsoff, le Père Kolbe...), jusqu'au « fol en Christ » qui « cache » son témoignage, en passant par tout ce due l'on sait, et tout ce que l'on ne sait pas...

Un aspect du témoignage me paraît, de manière évidente, être exigé de nous tous ici présents aujourd'hui. Nous n'avons pas le droit de ne pas tout faire pour atteindre l'unité de tous les Chrétiens, pour permettre à Dieu de restaurer une seule communion, une « Koinonia » au sens propre. Nous ne pouvons pas avoir l'outrecuidance de prétendre que nous pouvons rétablir cette unité, cette « Koinonia ». Mais Dieu attend de nous, que tous nos efforts soient appliqués à cette fin. Surtout nous les Orthodoxes, nous sommes directement concernés puisque nous parlons si souvent de la «synergie». Certes, cette recherche du rétablissement de l'unité des Chrétiens implique que nous portions nos efforts intellectuels et spirituels vers une confession commune de la foi apostolique, c'est-à-dire que nous approfondissions notre vie dans la Vérité qui est le Christ Lui-même. Mais cet approfondissement implique obligatoirement une expression concrète de notre amour pour nos contemporains et pour la création que Dieu nous a confiée. On ne peut pas confesser la Sainte Trinité et oublier les problèmes du monde: conflits, famine, injustice, racisme et xénophobie, etc. Si nous cherchons à confesser ensemble la Sainte Trinité en «oubliant» nos frères et sœurs en humanité, nous ne ferons que pratiquer ce que Mary Tanner, Présidente de la Commission Foi et Constitution, a si bien appelé «une ébénisterie ecclésiastique»2. À l'inverse, pour re-citer Mary Tanner, si l'on ne fait ensemble que des «œuvres», et si nous nous contentions de cela pour unir les Chrétiens, en laissant la théologie aux théologiens, on ferait beaucoup moins bien que les organisations spécialisées. La spécificité de notre travail social, c'est qu'il est profondément enraciné dans notre vie en Christ, mûe par l'Esprit, à la gloire du Père. Ceci implique que chaque être est pour nous créature de Dieu.

Si les Chrétiens offraient au monde une unité, une «Koinonia» parfaitement rétablie, ce serait le plus grand témoignage, comme le Christ Lui-même le dit dans Sa prière au Père: pour «qu'ainsi le monde puisse connaître que c'est Toi qui M'as envoyé et que Tu les as aimés comme Tu M'as aimé» On 17,23).

Sur le plan plus personnel, le témoignage me semble exiger, aujourd’hui surtout, non pas tant de « parler », ou «dire» que d'« être ». Un beau modèle de ce type de témoignage m'a toujours semblé être Charles de Foucauld, vivant parmi les Touaregs, un simple témoignage de vie. Il n'a jamais rien imposé. On n'est pas obligé de parler du Christ pour l'annoncer, pour en témoigner. On pourrait dire qu'une sérieuse tentative de «réception» du don, telle qu'elle a été décrite plus haut, est en soi peut-être la meilleure annonce de l'Évangile et donc un témoignage.

En fin de compte, deux principes me paraissent être à la base du témoignage. Tout d'abord, ne jamais perdre de vue ce que dit Saint Paul: « celui qui plante n'est rien, celui qui arrose n'est rien: Dieu seul compte, Lui qui fait croître » ( 1 Cor 3 ;7). En d'autres termes, notre témoignage, non seulement implique l'humilité, mais doit surtout consister à n'être pas un écran entre notre interlocuteur et Dieu. Le second principe est aussi d'humilité : « vous aussi, quand vous avez fait tout ce qui vous était ordonné, dites: « Nous sommes des serviteurs bons à rien. Nous avons fait seulement ce que nous devions faire » (Luc 17,10).

Nicolas LOSSKY

 

1. Avant-propos de la IIIe édition américaine de The Orthodox Church ; Its Past and its Role in the World Today, New York, SVS-Press, 1981, p. viii.
2. Mary Tanner, Without a Vision the People Die, Occasional Paper N° 3, Irish School of Ecumenics, Dominican Publications, 1993, p. 10