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Evangélisation ou prosélytisme ?

Paru dans la revue Pour La Vérité, Juin 1996 

Pierre Lacoste, pasteur de l’Union des Eglises évangélique libres

La question posée dans le titre est-elle pertinente ? Doit-on établir une différence entre évangéliser et faire du prosélytisme ?

A une époque où nos Eglises évangéliques libres sont appelées à exprimer plus clairement leur identité dans le dialogue avec les autres Eglises, en se démarquant, ici d'un certain type de fondamentalisme, là d'un humanisme chrétien sans fondement doctrinal, il apparaît important d'ouvrir la question du prosélytisme et de l'évangélisation.

Traditionnellement, les Eglises évangéliques sont connues (entre autres) par l'accent qu'elles placent « sur le témoignage auprès des non-croyants ».1 Mais bien souvent, on leur a reproché de confondre témoignage chrétien et prosélytisme, évangélisation et embrigadement, d'entreprendre la chasse aux âmes, sans autre véritable préoccupation que celle de la croissance numérique.

Récemment, dans un ouvrage incendiaire rédigé à l'encontre des évangéliques, Jean-Denis Kraege, pasteur réformé de Suisse romande, définissait en ces termes l'intention profonde du témoignage chrétien des Eglises évangéliques: « ce que vous appelez évangélisation » consiste à mettre en œuvre de manière tout à fait admirable des énergies considérables pour que les évangélisés adhèrent à votre système de convictions, à votre vocabulaire, à votre type de communauté ».2

Pourtant, de manière assez contradictoire, les évangéliques eux-mêmes affirment rencontrer de grandes difficultés à trouver un nouveau souffle pour leur évangélisation. Leur problème semble davantage se situer du côté du manque de zèle que de celui du prosélytisme...

Alors, à quelles réalités ces mots nous renvoient-ils ? Quel regard accepterons-nous de porter sur notre évangélisation ? 

Prosélyte, prosélytisme : rappel historique 3 et définition

Les termes prosélyte et prosélytisme ne datent pas d'aujourd'hui. Il ne faut pas aller chercher leurs racines dans des mots tels que « zèle » ou « élite » ! Prosélyte vient d'un verbe grec (proserchomai) signifiant « approcher ».

Dans l'Ancien Testament, le prosélyte («proselutos» dans la version des Septante), c'est le « ger », l'étranger non-israélite mais habitant le pays de manière permanente (Ex.20.10). Il était soumis à la loi d'Israël et dépendait d'un chef de tribu. Il ne possédait pas les mêmes droits que les membres du peuple d'Israël, mais à la différence des esclaves, il jouissait du statut d'homme libre (Ex.12.48).

C'est dans la période du bas-judaïsme (entre les deux Testaments) que les termes de prosélyte et de prosélytisme prirent à peu près le sens que nous leur donnons aujourd'hui.

Cette période fut marquée par un élan missionnaire de judaïsation s'étendant à toute la diaspora : le prosélytisme. Poussé par un zèle apologétique sans précédent dans l'histoire d'Israël, les rabbins de la diaspora entreprirent la conversion des païens au Dieu d'Israël d'une part (dont le règne ne connaît ni culture, ni frontière), et à la religion d'Israël d'autre part (dont la marque d'appartenance se résume à la circoncision).

II ne faut pas confondre les prosélytes, nouveaux convertis et circoncis, avec les craignant-Dieu, qui se revendiquaient de la foi juive sans toutefois en accepter le rite de circoncision (ils pourraient correspondre à nos « sympathisants » actuels. J'en profite pour leur rappeler que l'on ne pratique pas la circoncision dans les Eglises évangéliques...)

Jésus évoque le thème du prosélytisme, cher aux pharisiens, dans sa diatribe contre les religieux d'Israël (Mat.23.15). D'une manière générale le Nouveau Testament confirme ce que nous apprennent l’AT et la littérature rabbinique.

Ce rappel historique nous permet de corriger une erreur de langage assez fréquente. De manière courante, on n'appellera pas prosélyte quelqu'un qui passe son temps à matraquer ses voisins de versets bibliques, d'appels virulents à la conversion et qui tapisse la carrosserie de sa voiture de slogans bibliques. On dira qu'il fait du prosélytisme. C'est ce qui correspond à la définition du Petit Robert : « Prosélytisme : Zèle déployé pour répandre la foi, et par extension, pour faire des prosélytes, pour recruter des adeptes.

Si l'on en croit cette définition moderne de l'expression, le prosélytisme se caractériserait par un type de comportement (le zèle), doublé d'une mission (obtenir la conversion, faire des adeptes). Bref, rien de très probant pour établir de manière claire une différence entre prosélytisme et évangélisation.

Celui qui proclame l'Evangile n'engage-t-il pas toute son ardeur, tout son zèle, conscient qu'il est de présenter à ses auditeurs ce qu'il y a de plus précieux et de plus urgent à découvrir dans cette existence ? De même, l'évangéliste ; à la suite des apôtres et du Christ lui-même, ne se fixe-t-il pas comme mission de convaincre celles et ceux à qui il s'adresse (2 Co.5.11), de faire des disciples (Mat.28.19; Act.14.21) ?

Revivalistes et humanistes chrétiens : un clivage qui sent le renfermé...

Si les définitions ordinaires ne nous permettent pas de préciser les nuances que revêtent les deux expressions, les rapports difficiles entre les différentes écoles théologiques du protestantisme nous en apprennent davantage.

Dans les années 80, James I. Packer, intervenant au dernier Congrès de Manille, exposait dans la revue Hokhma 5 les deux grandes conceptions de l'évangélisation qui ont marqué ce siècle (elles ont encore de beaux restes aujourd'hui). Les types « revivaliste ou piétiste », et « humaniste », attaché au courant universaliste du protestantisme.

Le type revivaliste trouve son origine dans les mouvements de réveil du siècle dernier avec des hommes comme Charles G. Finney, et reprend une belle ampleur dans les années 50 de ce siècle avec L. Moody et dans une certaine mesure Billy Graham, pour ne citer qu'eux. Le modèle revivaliste et néo revivaliste accorde à l'évangélisation des masses l'absolue priorité.

J.I. Packer, tout en reconnaissant que Dieu s'est certainement servi de ce type d'évangélisation, en relève le danger et en critique l'aspect réducteur : « avec le modèle revivaliste, ses réunions, ses prédicateurs spéciaux, son aura de romanesque et de surexcitation, sa prétention à détenir une importance spirituelle suprême, ses méthodes et techniques pour « ramener le filet », on est en droit de se demander si Dieu a agi dans le cœur des gens à cause ou en dépit des traits caractéristiques de ce mouvement ». 6

Sur le pôle opposé, le type humaniste chrétien propose un modèle d'évangélisation radicalement sécularisée. Evangéliser c'est faire œuvre de paix, de justice et d'intégrité en ce monde. L'évangélisation est moins une affaire de parole que d'implication concrète au service des hommes : « elle consiste à entrer dans l'alliance avec Dieu et l'histoire pour renouveler la société ».7 Toute invitation à la foi, toute annonce directe de l'Evangile, tout appel au salut sera aussitôt identifié comme de l'impérialisme idéologique et sera donc banni.

Chacun mesure la distance qui sépare ces deux approches de l'évangélisation. On ne s'étonnera pas non plus de la critique réciproque, souvent acerbe : « Infidélité au Dieu de la Bible, égarement loin de l'esprit de l'Evangile, et perversion du message du salut !», s'insurgeront les premiers. «Manipulation, paternalisme, propagande et prosélytisme ! » rétorqueront les autres.

Et Packer de s'interroger: « Quelle relation y a-t-il entre ce programme essentiellement non-communicateur et l'évangélisation telle que la Bible la présente ? Si l'évangélisation à la manière revivaliste nécessite une légère correction à partir de l'Ecriture, l'évangélisation à la manière humaniste en a certainement besoin d'une bien plus importante ». 8

Des évangéliques qui se cherchent...

Si les évangéliques de cette fin de siècle sont encore marqués par la pensée du Réveil (pour certains, elle représente l'âge d'or de l'évangélisation du monde, juste après le livre des Actes !), ils ont aussi pris conscience des limites, voire des erreurs, de ce modèle. Tout en déclarant très sincèrement vouloir témoigner du Christ en s'appuyant sur la seule référence biblique, ils semblent éprouver une certaine difficulté à trouver leurs marques. Et pour cause : les temps et les gens ont changé.

A présent, la modernité et son lot de contradictions donne le ton : les performances des méthodes de communication s'expriment dans un grand désert relationnel, la chute des grandes idéologies n'a connu d'égale que l'éclosion débridée des mouvements sectaires, l'effondrement des valeurs et l'individualisme ambiant n'offrent plus les mêmes possibilités d'annonce et d'écoute de l'Evangile. Le chrétien lui-même éprouve des difficultés croissantes à se préserver. Avec la modernité, l'apprentissage du discernement et de la fidélité devient une épreuve permanente dont il n'est pas besoin ici d'énoncer les pièges. Cette pique de Charles Templeton pourrait résumer tout le problème : « l'Eglise se trouve en danger de pouvoir bientôt prendre un microphone et s'adresser au monde entier... pour réaliser qu'elle n'a rien à lui dire ». 9

Déjà, lors du premier congrès de Lausanne (1974), Samuel Escobar avertissait les croyants évangéliques : « La tentation des évangéliques aujourd'hui, c'est de réduire l'Evangile, de le mutiler, d'en éliminer les exigences […] qui ne le rendraient pas agréable à la société. Avec le même zèle, ils doivent mettre en évidence la nécessité de présenter l'Evangile dans sa totalité, celui de Jésus-Christ, sauveur et Seigneur, dont les exigences ne peuvent être minimisées. »

Cet avertissement était-il prophétique ? Je le crois. Les évangéliques, quoique puisse en penser Kraege, ne pèchent pas actuellement par excès de prosélytisme ! Au dedans, ils se battent contre la modernité ; au dehors, dans le domaine de la proclamation de l'Evangile, ils se cherchent... Certes, en attendant de se trouver, ils empruntent encore trop souvent les vieilles recettes revivalistes, mais faute de mieux et sans grand entrain...

En attendant de se trouver...

Une réflexion profonde a commencé en 1974 avec le Mouvement de Lausanne. Elle s'est poursuivie à Manille (1989 - Lausanne II), et se prolonge aujourd'hui au sein des comités nationaux. On y parle bien plus de la qualité et de la pertinence du message à apporter aux hommes de la planète, que de techniques et de campagnes; on y rappelle que les non-croyants ne sont pas des chiffres à additionner pour prouver la validité de nos méthodes d'évangélisation, mais qu'ils sont des personnes créées à l'image de Dieu, déboussolées et dignes d'être aimées et rachetées par le Christ. On y parle de leurs besoins, de nos difficultés à répondre à ces besoins; mais encore et surtout de la personne du Christ qui demeure l'unique modèle à tout effort d'évangélisation.

John Stott écrivait que prêcher l'Evangile ne signifie pas « produire des conversions mais annoncer la Bonne Nouvelle, quels qu'en soient les résultats »10. N'est-ce pas là une parole libératrice ?

Alors prosélytisme ou évangélisation ?

Au terme de cette réflexion, j'espère bien nous avoir sortis du dilemme!

Oui ! II nous faut envisager une nouvelle évangélisation, fraîche, fidèle à l'Evangile et décomplexée de son ancienne référence revivaliste !

Non ! II ne faut pas brader le message de l'Evangile par crainte de passer pour de vilains propagandistes. II vaut mieux encore passer pour des prédicateurs fous que pour de gentils croyants qui ne dérangent plus personne !

Oui ! II nous faut encore penser notre message évangélique et son adéquation aux besoins et au langage de nos contemporains. N'hésitons pas à prendre le temps de méditer les réflexions approfondies du Mouvement de Lausanne.

Non ! Il ne faut pas laisser tomber ! Nos contemporains ont un besoin urgent de Jésus-Christ. Et tant qu'il n'aura pas sonné l'heure de la fin, notre mission sera de répandre avec zèle et amour le message du salut en son nom.

 

1 Journal Réforme du samedi 18 mai 1996, dans son enquête: Qui sont les évangéliques ? (pp. 7-8)

2 Jean-Denis Kraege. Les pièges de la foi, lettre ouverte aux évangéliques (Ed. Labor et Fides, Genève, 1993), p. 44

3 Ouvrages consultés :
- Introduction à la Bible. Au seuil de l'ère chrétienne (Tome III, Vol. I), sous la direction de A. Georges et P. Grelot, (Ed. Desclée, Paris, 1976), pp. 84-85 
- The New International Dictionary of New Testament Theology (Vol.I) sous la direction de Colin Brown, (Zondervan Publishing House, Grand I Rapids, Michigan, 1975), pp. 359-361

4 Le Petit Robert, (éd de 1988)

5 J I. Packer, Qu'est-ce que l'évangélisation ?, Hokhma n°24, pp. 33-47

6 Packer, id. p.34

7 J. G. Davies, cité par Packer, id. p.36

8 Packer, id. p.36

9 Cité par Peter Zuzmie, orateur au Congrès de Manille, revue Hokhma n°46-47 (spécial Manille), p.72

10 John Stott, Mission chrétienne dans le monde moderne, (éd. GM, 1977), p. 50