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Comment évangéliser sans prosélytisme ?

Conférence prononcée à Verdun le 16 novembre 1996, à l’occasion du Synode de l’Eglise réformée de France, région Est.

1. INTRODUCTION

L'interrogation qui structure cet exposé est souvent couverte par le bruissement de deux oiseaux noirs qui viennent croasser autour de nos têtes quand nous abordons le thème du renouvellement de la vie de l'Eglise et de l'évangélisation. Ces deux espèces ne sont hélas pas encore en voie d'extinction. Elles sont désignées communément sous les noms de " Y'a qu'à " et de " Faut qu'on ". Le but de cet exposé est de leur clouer le bec, même si la tâche s'avère ardue. Nous le savons, d'un point de vue sociologique, nous sommes minoritaires, voire comme c'est notre cas, extrêmement minoritaire. Mais notre ambition à tous se veut à la mesure de l'Evangile. Avec les forces et les moyens que chacun a reçus, nous voulons être non seulement poussière de chrétiens, mais également sel, ce sel qui donne saveur à nos existences et à celle de nos Eglises. Notre vocation et notre intention sont bien de vivre l'universalité de l'Evangile : une bonne nouvelle qui peut donner sens et valeur à la vie de chaque être humain.

Mais avant de parler, il faut savoir écouter ! Nous commencerons par découvrir le contexte dans lequel se trouvent nos contemporains, contexte général et contexte religieux ; puis nous continuerons en décrivant notre identité de croyants et en précisant le contenu du message à transmettre ; enfin, nous donnerons quelques indications pour une mise en pratique.

2. EVANGELISER DANS LA SOCIETE D'AUJOURD'HUI

Très schématiquement, on peut dire que notre société actuelle est marquée par deux types de socialité entendez par là deux manières de vivre ensemble : la socialité secondaire et la socialité primaire. La socialité secondaire est la plus importante, c'est pourquoi je commence par elle.

2.1 Les menaces de la loi de l'économique et ses conséquences

La socialité secondaire est fonctionnelle. Elle est traversée par des rapports de forces, qui opposent des sujets préoccupés par leur réussite sociale et, le cas échéant, par le maintien de leur place dans les circuits économiques. Elle est façonnée par une nouvelle idéologie : "l'économicisme" qui vise à mesurer toutes les réalités humaines à l'aune de la productivité et de la rentabilité immédiate. Cette socialité se caractérise par quatre traits, qui sont autant de menaces, ou à tout le moins de difficultés, qui entravent notre tâche non seulement d'évangélisation, mais encore de socialisation.

Premier trait : la dictature économique
La logique de l'économique commande la destinée et l'agir de la majorité de nos contemporains. La vie publique est celle qui se développe dans l'ordre du marché ; elle est gouvernée par l'intérêt et le profit.

Les mots "restructuration", "délocalisation", "compression de personnel" saturent les informations journalières. Ce qui importe avant tout, c'est d"'optimiser le chiffre d'affaires", d"'avoir des stratégies efficaces", de " réduire les coûts". Nos institutions ecclésiales sont aussi soumises à cette logique. II est important de s'en souvenir lorsque nous entreprenons une réflexion sur les lieux d'Eglise et sur les moyens réels que nous avons à disposition.

Deuxième trait : l'utilitarisme
L'économicisme dont nous venons de parler se double d'une mentalité utilitariste : seul est bon et valable, ce qui sert immédiatement à quelque chose. Là aussi le vocabulaire de nos contemporains est révélateur. Les questions clés devant une offre, qu'elle soit matérielle ou symbolique, seront donc les suivantes: "A quoi cela va-t-il servir ?".

"Est-ce que cela sera vraiment utile ?". Cet axiome utilitariste colore également les demandes adressées à l'Eglise "Qu'est-ce que cela va me rapporter si je participe à un office religieux ?". Presque tout est analysé sur le modèle de la loi de l'offre et de la demande. Le besoin de religieux apparaît comme un besoin parmi d'autres, un besoin à satisfaire avec les mêmes critères que n'importe quelle autre offre. En voici un exemple ; lors de l'émission télévisée "Capital ", Edouard Leclerc a raconté comment il allait conquérir le nouveau marché des cultes funéraires. Il propose à des tarifs concurrentiels une manière "plus fonctionnelle et agréable de vivre un enterrement". De plus, son offre vise à satisfaire le souhait d'un service beaucoup plus personnalisé. Chaque téléspectateur peut déjà songer à la confection de la cassette vidéo qui retracera sa propre vie. Un metteur en scène préparera par avance cette cassette évocatrice. Le moment venu, la famille pourra choisir, sur fond de sunlights et de musique de Jean-Michel-Jarre par exemple, un temps de recueillement et de silence devant le poster géant du défunt. Nous sommes bien là en présence d'une axiomatique de l'intérêt utilitariste au sens de la recherche de bénéfices personnels escomptés : ce qui importe, c'est ce que "le consommateur" retire comme satisfaction immédiate. En forçant à peine les choses, nous pouvons dire que nous nous trouvons devant des consommateurs de plus en plus exigeants, prêts à aller voir ailleurs si nous ne répondons pas à leur demande.

Troisième trait : le temps de la mobilité et de la performance
La société nous précipite dans le monde exigeant des performances: chacun est appelé à se "sacrifier" et à devenir plus mobile, pour garder ou trouver une place de travail. De la société de consommation nous sommes passés à la société d'épuisement.

Quatrième trait : une dislocation du social et de l'institutionnel
La socialité secondaire monopolise notre vision du monde et paralyse souvent notre vie ecclésiale. La pastorale des distancés de l'Eglise dans une société gouvernée par l'économique est ardue, car la mentalité économisciste influence naturellement le rapport à l'Eglise. Exemple : un conseiller de paroisse faisait des visites aux nouveaux arrivés dans une ville du Canton de Neuchâtel (Suisse) ; les personnes auxquelles il rendait visite lui ont refusé la documentation concernant la paroisse, se prémunissant par avance de tout engagement ; elles lui ont rétorqué : "Vous comprenez, nous ne consommons pas donc nous ne payons pas". Cette omniprésence de l'économique entraîne dévalorisation du don et de la gratuité : dans la mentalité ambiante, "ce qui est gratuit ne vaut rien".

La socialité secondaire influence donc tous les domaines de l'existence. Elle plie nombre de réalités aux exigences des impératifs fonctionnels et abstraits, elle altère profondément l'extension et la compréhension de la socialité primaire. Mais celle-ci ne disparaît pas.

2.2. Les chances de la socialité primaire

La socialité primaire peut se définir comme une "sphère de l'existence sociale dans laquelle les relations entre les personnes prennent le pas sur les relations de fonctions ; elle structure notamment les domaines de la famille, de l'amitié et du voisinage". L'homme ne peut se suffire à lui-même. Nous ne sommes pas des individus sur une île sans vis-à-vis ; sans rencontre, personne ne peut vivre. II n'y a donc pas d'un côté l'individu et de l'autre la société, mais selon l'heureuse expression de M. Maffesoli, nous vivons le temps des tribus : nos contemporains se regroupent par intérêt ou par affinité, dans des clubs ou autour d'activités communes. En vérité, la vie humaine n'est possible que dans un double mouvement : je partage avec d'autres et je reçois ce que les autres veulent partager avec moi. La triade de M. Mauss, "donner, recevoir, rendre", continue de structurer nos relations.

La crise structurelle que traverse notre société et la précarité qu'elle engendre font que nous serons appelés à développer le rôle de la socialité primaire, qui reprend ses droits dans la trame de notre quotidien (dépannage de tous genres, contacts, liens sociaux dans les groupes associatifs divers). Les politiques accordent aujourd'hui un intérêt toujours plus grand à cette manière d'être ensemble, lorsqu'ils visent, par exemple, à développer des emplois de proximité. La socialité primaire déjoue partiellement les lois de notre société de profit. Elle permet de prendre en compte le fait que, bon an mal an, la vie de nos Eglises est en partie fondée sur le don, le volontariat et le bénévolat. Cet aspect de la socialité ne pourra jamais disparaître. Je songe ici aux ventes et fêtes paroissiales qui restent des lieux d'échange importants. Il me semble que l'Eglise a une réelle chance de tisser de nouveaux liens, si elle investit l'espace de la socialité primaire. Si elle doit l'habiter pleinement, elle ne doit cependant pas s'y cantonner : elle peut et doit chercher à créer des dynamiques qui fissurent et lézardent la socialité secondaire des grands ensembles.

3. EVANGÉLISER DANS LA JUNGLE DE LA RELIGIOSITÉ CONTEMPORAINE

Si nous nous plaçons du point de vue de l'analyse des mentalités, le rapport que nos contemporains entretiennent avec l'offre chrétienne est façonné par les déterminations suivantes : - l'ignorance religieuse dans un contexte de surinformation, - des préjugés négatifs et une curiosité empreinte de sympathie, - des attentes diffuses.

Commentons brièvement ces trois aspects.

3.1 L'ignorance religieuse dans un contexte de sur-information

Si l'on se place du point de vue d'une sociologie quantitative, dans les pays européens, les Eglises institutionnelles subissent une lente érosion entraînant avec elle son cortège d'insécurités. Cela signifie que l'on se méfie de l'Eglise, mais que l'on reste intéressé par les questions spirituelles. De fait, la vague religieuse, qui selon les sociologues déferlent depuis les années 1970 sur l'Europe, n'a pas profité aux Eglises institutionnelles. Imaginons qu'un étranger arrive en Suisse (mais la situation n'est guère différente en France) et cherche de quoi satisfaire sa quête spirituelle. Il est placé devant l'embarras du choix. Savez-vous que plus de 660 organisations religieuses lui proposeront monts et merveilles pour lui donner des raisons de croire et d'espérer ? Savez-vous que ce chiffre est en constante augmentation ? Osons le dire : le marché du religieux est devenu une véritable jungle ! Et devant le fouillis des offres, il n'est pas facile de se repérer. Le pluralisme religieux dans lequel nous vivons a de quoi nous désécuriser. Nos repères et nos croyances les plus assurées vacillent, les façades de la chrétienté se lézardent. En outre, grâce aux communications par satellites, le monde est devenu plus petit. Nous n'ignorons plus que le christianisme est une religion parmi d'autres, même s'il est des lieux où il augmente de façon réjouissante (je veux parler du protestantisme chinois ou coréen).

De plus l'ignorance reste grande quant au contenu et à la nature de l'offre chrétienne. Mais cette méconnaissance est d'autant plus difficile à combler que nos contemporains croient savoir ce qu'est le christianisme. Les représentants de l'offre chrétienne ont de la peine à se faire entendre dans notre contexte de sur-information religieuse en tout genre.

3.2. Préjugés négatifs et curiosité empreinte de sympathie

Lorsque nous examinons les représentations religieuses de nos contemporains, il se dégage une grande ambivalence, je veux dire une attitude faite à la fois de préjugés et d'ouverture, d'accueil et de rejet. En fait le protestantisme est marqué par des "stéréotypes". J'entends par là des idées qui ont un fond de vérité, quelque chose de juste au départ, mais qui rapidement se sont transformées en préjugés. Elles deviennent alors des jugements péremptoires imperméables à la critique. Lorsque nos contemporains affirment que "le protestantisme est la religion de la liberté", ils définissent incontestablement un atout de cette confession ; pourtant ils ont de cette notion une idée approximative : ils y voient une absence de contrainte et non la libération telle qu'elle nous est offerte par les Ecritures. La difficulté de notre évangélisation ne réside donc pas dans le fait que nous ne partons de rien, mais plutôt dans le fait que nous partons de malentendus et de préjugés. Lorsque nous parlerons de culte ou de la messe, on nous opposera que " les chrétiens ne sont pas meilleurs que les autres".

En France, pourtant, le protestantisme bénéficie d'un large capital de sympathie, d'une sorte de préjugé favorable. Cela nous réchauffe certes un peu le cœur et montre bien que les valeurs réformées ont imprégné et continuent d'imprégner la société laïque. Mais une autre difficulté surgit pour nous autres gens d'Eglise : nous ne voyons pas comment capter cette vague de sympathie pour donner une consistance sociologique forte à nos paroisses. En d'autres termes, nous ne voyons pas très bien comment entrer dans une phase de socialisation effective des sympathisants.

3.3. Des attentes diffuses

Lorsque nous sommes préoccupés par le renouvellement de l'Eglise empirique, nous avons souvent beaucoup de peine à discerner les souhaits de nos contemporains. Les sociologues nous rendent le grand service d'avoir clarifié ces désirs. On attend des Eglises qu'elles remplissent et continuent de remplir des rôles reconnus, en particulier :

- un rôle caritatif ;

- un rôle de sensibilisation (notamment en ce qui concernent les relations Nord Sud) ;

- un rôle d'accompagnement à l'occasion des rites de passage (sur lesquels se sont greffés de fait les actes ecclésiastiques) ;

- un rôle de lien social (recherche d'une vie communautaire harmonieuse et non contraignante).

Compte tenu de ces indications, comment pouvons-nous alors évangéliser ? Pour répondre à cette question, il nous faut consentir encore à une halte pour découvrir ce que nous pouvons apporter. Nous devons donc répondre à la question, quel est le contenu de notre message tel qu'il est médiatisé au travers de notre identité ?

4. DE LA NÉCESSITE D'UNE IDENTITÉ CONSISTANTE POUR ÉVANGÉLISER

4.1. De l'identité en général

II est difficile de parler de l'identité aujourd'hui, car nous vivons à l'heure du réflexe identitaire. Ce dernier est un danger, car il est marqué par le repli sur soi.

Par identité, j'entends ici le sentiment que nous avons d'une consistance de notre être au monde. Une identité saine et une personnalité épanouie se définissent par trois paramètres. "Une personnalité saine doit pouvoir contrôler efficacement son environnement, faire preuve d'une certaine unité personnelle et être capable d'appréhender soi-même et le monde correctement". L'identité humaine se modèle tout à la fois sur le mode de l'identification et de la différenciation. L'identité devient agressive si elle ne se pense et ne se constitue que sur le mode de la différenciation (pensez ici à des moments de la crise de l'adolescence) ; mais à l'inverse, si elle n'opère que sur le mode de l'identification, elle risque de devenir diffuse, de ne plus savoir ce qui la constitue. Notons également que notre identité n'est pas statique, mais qu'elle est en constante mutation. Elle se construit par réajustements successifs, marqués par des crises qui nous font grandir. Nous pouvons donc dédramatiser la crise : elle a aussi une fonction positive. Elle atteste que notre identité demeure meuble et que nous ne sommes pas faits d'un bloc, tout blanc ou tout noir. Nous restons des êtres en devenir. Nous pouvons donc, sans arrogance mais sans fausse honte, témoigner de ce que nous sommes.

4.2. De l'identité chrétienne

Rappelons que nul n'accède à l'identité chrétienne sans médiation, sans intermédiaire Et on pourrait raconter l'histoire de vie de chacun et chacune d'entre nous pour montrer à quel point nous avons été marqués par les personnes que nous avons croisées sur notre chemin. Théologiquement et historiquement, la tradition chrétienne est bien sûre première ; mais pédagogiquement et pratiquement, j'imagine que, pour la majorité d'entre nous, nous avons accédé au christianisme par le biais d'une confession singulière.

Jésus-Christ est le fondement de notre foi. Pour éviter le formalisme, explicitons cette affirmation. Je ne peux faire confiance à un Christ que d'autres m'auraient imposé (Christ nous rencontre personnellement), ni à un Christ que je devrais copier et qui serait en quelque sorte standardisé. En fin de compte, personne ne peut mettre la main sur le Christ Ressuscité. Je dirais, pour ma part, que le Christ tel que je l'entrevois à travers les Ecritures et à l'aide de l'Esprit-Saint est un Christ incognito qui me conduit sur le chemin d'une humanisation. II me touche souvent là où je ne m'y attendais pas et par le biais de rencontres où je ne pensais pas forcément le trouver. Je crois donc que le Christ est le chemin, en ce sens qu'il m'ouvre une meilleure compréhension de moi-même et qu'il m'aide à ouvrir une meilleure relation vers les autres. Le christianisme apparaît ainsi comme la religion qui nous aide à vivre le mandat fondamental donné par Dieu à tous les hommes, à savoir devenir véritablement humains. Le Christ, vrai homme et vrai Dieu, a assumé totalement la condition humaine. II nous offre la possibilité de nous mettre en route pour faire de même : comme le dit une belle liturgie d'introduction à l'eucharistie : "C'est pour nous rendre plus vrais, plus humains, plus fraternels que Jésus dans la nuit où il fut livré, prit du pain, le rompit et le donna à ses disciples".

La tâche du christianisme, au nom de l'incarnation, est d'appeler les hommes à renaître comme des humains, dans les circonstances multiples et changeantes de leur vie. Pour cette raison, nous pouvons et devons offrir des repères clairs et protester contre tout ce qui détruit et avilit la dignité de l'homme. Le combat de l'ACAT (Action des Chrétiens pour l'Abolition de la Torture) me parait à ce titre exemplaire. Le projet d'un christianisme à visage humain, illuminé intérieurement par la présence secrète de Jésus-Christ, me paraît avoir de grandes chances aujourd'hui. L'homme n'est pas simplement un fétu de paille pris dans l'océan de l'histoire, mais il est appelé à assumer sa condition humaine. Ce mandat est fondamental au message chrétien, puisque chacun est invité à découvrir le sens et la valeur de sa vie. L'homme cherche à travers des interrogations très concrètes - besoin de reconnaissance, sentiments d'injustice, prise de conscience de sa fragilité - à devenir lui-même. On le voit, à cette énumération, la première personne à évangéliser demeure soi-même.

La vérité chrétienne est de l'ordre de la confession de foi, de la vérité subjective, et je ne pourrai m'en servir pour légitimer et pour opérer une sorte d'endoctrinement ou de prosélytisme. Mais, lorsque nous parlons et agissons au nom de Jésus-Christ, nous cherchons à transmettre nos convictions. Evangéliser sans prosélytisme, soit. Mais reconnaissons aussi que nous cherchons à influencer, que nous voulons dire notre foi et défendre des valeurs chrétiennes. Rien ne me paraît plus suspect que cette recherche éperdue d'une communication idéale, qui par avance se prémunit de toute confrontation un peu sérieuse. L'amour, si l'on se place du point de vue chrétien, n'est jamais lénifiant, négation des divergences existant entre mon prochain et moi. Pour baliser le chemin d'une évangélisation possible, il nous faut donc consentir à marcher sur le difficile chemin de crête, en évitant le précipice du relativisme et celui de l'intégrisme.

4.3. Un chemin à trouver entre le relativisme et l'intégrisme

l'esprit relativiste
La majorité des Européens vivent en fait d'une religiosité diffuse, qui les accompagne aux moments-clés de leur vie. Ils ont leur croyance à eux : ils se sont, de fait, créé une religion minimale. Les spécialistes nous parlent alors de " bricolage religieux " : chacun se construit sa propre croyance avec des éléments saisis de bric et de broc. Cette manière minimale de comprendre son identité religieuse écarte en fait (sous couvert de tolérance) toute forme vivante de piété. Elle entraîne une identité diffuse, une identité sans contours précis. Puisque tout le monde a un peu raison, tout le monde a aussi un peu tort.

l'esprit intégriste
Une autre manière de répondre à la confusion et à l'incertitude qui caractérisent notre temps prend la forme d'intégrismes divers. Ces mouvements religieux affichent leur identité avec une grande radicalité. Ils exigent une adhésion rigide, entraînant souvent une rupture avec le monde profane. Cela implique que nous devons nous démarquer clairement des fondamentalismes lorsque ceux-ci confondent leur lecture de l'Evangile avec l'Evangile et qu'ils ne nous reconnaissent pas comme chrétiens à part entière.

un chemin entre le relativisme et l'intégrisme
Comment donc avoir une identité chrétienne sans crispation ni blocage ? Répondons, même si cela est caricatural, par l'image de la colonne vertébrale qui doit être à la fois solide et souple : une saine identité religieuse sera robuste et flexible. Je souhaite que l'Eglise soit classée dans une autre catégorie que celle des invertébrés. Elle ne peut se contenter d'être une sorte de corps mou, sans profil véritable. Mais elle ne peut pas être non plus un corps raide, bloqué sur ses acquis. Je plaide pour que nos Eglises ne confondent pas la rigidité doctrinale avec la robustesse théologique, ni l'inconsistance spirituelle avec l'ouverture réelle.

Face à ces deux dangers, celui d'une identité molle, incertaine et diffuse, et celui de la rigidité qui risque de provoquer des exclusives, j'aimerais afficher une identité chrétienne sereine et vivante. II en va de l'identité chrétienne comme de l'identité en général, elle n'est jamais définitivement acquise. Elle se développe et se transforme, au gré des circonstances de la vie. Elle est donc en mouvement. Compte tenu de ce qui précède, notre témoignage peut et doit vivre dans l'espace ouvert entre deux verbes : attester et tester. Nous devons attester par nos paroles et nos actes la libération apportée par le Dieu de Jésus-Christ, et inviter notre prochain à tester la pertinence de l'offre chrétienne dans sa vie.

5. ENTRE ATTESTER ET TESTER, LE CONTENU DE NOTRE MESSAGE

En quoi le message chrétien peut-il aider les hommes de notre temps à vivre mieux leur rapport à Dieu, à eux-mêmes et au monde ? En d'autres termes, comment pouvons-nous, à notre modeste manière, aider nos contemporains à devenir acteurs de leur vie et de leur histoire ?

En m'inspirant des réflexions de A.Arendt, il me semble possible de dégager l'originalité du message chrétien comme un déblocage face au sentiment d'impuissance et de résignation qui est le lot de la majorité des hommes de ce siècle.

5.1. Réponse au blocage par rapport au passé : le pardon

L'action est bloquée par le poids du passé, de tout ce qui nous fossilise et nous alourdit. Dans notre société de performance, nous sommes jugés non pas sur ce que nous sommes, mais sur ce que nous faisons. Nous sommes conditionnés par cette idée que nous devons produire. Or le cœur de la foi réside justement dans l'affirmation que la valeur de l'individu existe indépendamment des prestations qu'il fournit. En termes classiques, nous sommes des justifiés par la foi. Pour sortir de nos paralysies face au culte de la performance et à la course de la prestation, l'Evangile proclame le pardon, antidote au fatalisme et au déterminisme. Le premier projet de l'Evangile est donc d'attester que, devant le Dieu de Jésus-Christ, chaque vie humaine est digne d'être vécue et donc d'être pardonnée. Selon le mot de Marc Donzé, "le pardon permet que chacun reçoive sa vie avec l'amour qui lui a manqué", et en conséquence il offre de nouvelles chances, une nouvelle manière de redémarrer dans la vie.

5.2. Réponse à l'angoisse face à l'avenir : la promesse

L'angoisse de l'avenir engendre un deuxième blocage. L'Evangile est une manière de libérer l'homme de la paralysie face à son avenir. Il invite l'homme à réaliser qu'il n'est pas lui-même sa propre origine ni sa propre fin. Israël, au cœur des aléas de son histoire tourmentée, n'a cessé de placer sa confiance dans les promesses de Dieu, et c'est cela qui lui a permis de marcher avec résolution vers son avenir. Dans le, Nouveau Testament, le ministère galiléen de Jésus atteste à sa manière cette promesse, puisque le Christ a vu les gens comme ils n'étaient pas encore. Son ministère de guérison, par-delà le miracle, témoigne du fait que les hommes sont réhabilités spirituellement, physiquement et socialement. Pourtant, Jésus n'idéalise pas : il ne postule pas une bonté innée chez l'homme. Le pécheur est appelé à la repentance et au pardon. II est invité à assumer son passé sous le regard bienveillant de Dieu. Le ministère de Jésus à Jérusalem, sa mort et sa résurrection, disent à leur manière, cette nouvelle lecture de la réalité. Les aspérités du réel, ses difficultés, l'indifférence de nos contemporains, la folie, l'orgueil de l'homme, ne sont pas artificiellement gommés. La mort sur la croix atteste bien un rapport non idéaliste à la vie humaine telle qu'elle est, mais en même temps, la résurrection du Christ vient ouvrir une brèche dans cette réalité apparemment fermée et bloquée. La lucarne de l'espérance est ouverte, et notre mission est de la proclamer en paroles et en actes.

5.3. Rendre compte de l'espérance qui est en nous : le sens de l'action

Selon 1 Pierre 3, 15, nous pouvons "rendre compte de cette espérance qui est en nous". Comment ? La réponse à cette question se déploie dans l'action, que nous pouvons définir par les traits suivants :

- En parlant d'action, nous ne séparons pas parole et acte. Parole et acte sont solidaires et complémentaires. La parole est le commentaire nécessaire de l'action. L'action authentifie la parole, elle lui donne sa dimension d'incarnation véritable.

- L'action est distincte à la fois du travail et de l'œuvre. Le travail est l'expression de la nécessité de " survivre ", l'œuvre est la dimension de la réalisation personnelle, avec le prestige et toutes les dérives de glorification qui lui sont liées. L'action témoigne de la volonté d'agir d'abord pour le monde et non pour soi-même.

- L'action présuppose un intérêt à l'autre et donc l'entrée dans la sphère publique.

- L'action ne révèle pas ce que nous faisons, mais elle dit qui nous sommes et au nom de qui nous agissons. Elle nous aide à décliner notre identité. L'action dit quelque chose de l'acteur, et de l'acteur principal de toute vie qui est Dieu.

- L'action permet la relation interhumaine : elle révèle aux hommes leurs choix et leurs idéaux. L'action porte en elle la capacité d'établir des rapports. Elle est passerelle qui permet la communication,

6. ATTESTER DANS LA SPHÈRE DU PUBLIC : LA VISIBILITÉ

Ces constats sur l'action nous amènent à dire l'importance du visible. Il ne s'agit pas de faire de l'art pour l'art, de se montrer, de se faire valoir. Les dangers de la visibilité sont bien connus chez les protestants. Ils lui préfèrent le secret et le silence. Cette attitude comporte aussi sa part de vérité, car elle contrecarre le culte du paraître. Mais dans la jungle de la religiosité actuelle, l'évangélisation implique des actes et un commentaire de ceux-ci. II ne s'agit donc pas de dire ce que l'on va faire ou ce que l'on devrait faire, il s'agit plutôt de commenter ce que nous sommes en train de faire et de montrer ce qui nous motive, autrement dit ce qui nous met en route. Notre confession de foi n'est pas à bien plaire, elle est un commentaire adéquat à notre action en ce sens qu'elle renvoie à Celui qui nous a mis au bénéfice du pardon et de la promesse, à Celui qui, par Son Esprit, nous incite à agir. La vérité du Christ demande d'être appropriée par celui qui nous écoute. II faut lui donner l'occasion de la tester, de la mettre en œuvre dans sa propre existence. Et c'est ici qu'intervient notre tâche de témoins : accompagner les autres là où ils en sont sur le chemin de leurs découvertes chrétiennes.

7. ATTESTER ENSEMBLE, LA REDÉCOUVERTE DE L'INSTITUTIONNEL

- L'action n'est pas quantifiable, à l'inverse du travail et de l'œuvre. Elle a autorité pour augmenter le monde. Un geste, un regard, une parole prononcée à bon escient peuvent changer le cours de l'existence de mon prochain, même si cela reste de l'ordre de l'insaisissable. Très souvent, on ne se rend compte qu'après coup qu'une parole ou une action a pu changer, réorienter la vie d'une personne ou d'un groupe, infléchir l'histoire.

Je ne vais pas m'y appesantir, toutes les institutions traversent aujourd'hui une crise de confiance. On a presque tout dit sur la lourdeur de l'institution ecclésiale, sur la dépersonnalisation qu'elle risque d'entraîner. J'aimerais pourtant insister sur le fait que l'institution peut être garante à la fois de notre identité et paradoxalement de notre ouverture.

l'institution, garante de notre identité
Contrairement à notre vision habituelle, l'institution ecclésiale dessine le "visage social "de l'ensemble que nous représentons. On me rétorquera que ces propos sont passéistes. Il n'en est rien, car les institutions vivent, s'adaptent, changent. Les règles de l'action ne sont ni comprises ni appliquées de la même façon à des moments successifs. Quand l'institution est de structure démocratique comme la nôtre, il faut lui donner les moyens et les crédits qu'elle mérite : il faut lui accorder des possibilités assez puissantes pour se faire entendre.

l'institution, garante de l'ouverture
Nous préférons certes le terme de "communauté" à celui d"'institution". Mais je crois que toute communauté est aussi une association de préférence, où " qui se rassemble s'assemble " et cela en dépit du désir d'ouverture de ses membres. De fait, les groupes locaux établissent des règles et des codes souvent implicites. L'institution, par la circulation des idées et par le fait qu'elle-même soit en relation avec plusieurs autres lieux communautaires, fait fonction de régulation pour assurer la cohésion du tout et pour éviter les risques de repli sur soi et de fermeture. Les textes votés en commun lors du Synode font office de méta-normes (de normes qui sont au-dessus de l'objet) et permettent par exemple de tenir des promesses et des engagements à l'égard des Eglises soeurs, encore plus démunies que nous.

8. LE COURAGE DE L'ÉDIFICATION (L'AFFRONTEMENT DE LA DURÉE)

évangéliser sans prosélytisme : est-ce possible en vérité ?
Oui, à condition de parler le langage de la clarté. La langue de bois nous est interdite. Nous sommes appelés à traduire l'Evangile dans une langue compréhensible pour nos contemporains.

Oui, si nous récusons tout endoctrinement : nous sommes invités à respecter la conscience de l'autre.

Oui, si nous confessons que nous ne sommes pas Dieu et que le succès ne nous appartient pas. Finalement seul Dieu est juge de nos ministères.

Oui, si nous avouons franchement que nous voulons élargir notre audience et notre base sociologique. En effet, nous sommes appelés non seulement à intervenir dans les grandes occasions de la vie mais également à édifier une Eglise, non pas gardienne du bon dépôt mais osant l'action sur la place publique.

La mise en œuvre d'une évangélisation dépend du contexte qui est le vôtre et des moyens dont vous disposez. Il m'importait d'en redécouvrir la nécessité. J'espère vous avoir montré aussi qu'elle pouvait devenir une aventure revigorante.

Félix Moser