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Deux cibles pour l'Evangile : L’espace public et l'Eglise

Article paru dans la revue Certitudes n°221 d’août 2005

« L’Eglise a pour vocation à constituer une société alternative qui marque pour le monde qui l’entoure, une direction et un appel… » 

Par Frédéric de Coninck

Quand on observe les auditoires successifs de Jésus, on découvre que l’expression de l’Evangile dans la sphère publique est comme une fusée à étages. Choisir le bon étage est affaire de discernement renouvelé.

On a du mal, sans doute, à actualiser ce que fut l'attitude de l'Eglise primitive à l'égard de la société de son époque, pour la transposer dans notre monde. Les premiers chrétiens étaient une petite minorité persécutée, et la société de l'époque obéissait à des règles profondément différentes de celles qui prévalent aujourd'hui. Il me semble pourtant qu'en étudiant quelques éléments de la vie publique de l'époque on peut repérer une attitude globale des premiers chrétiens qui se révèle toujours pertinente pour nous aujourd'hui.

Je prends un exemple : comment parler du débat politique, du monde des médias et de l'opinion publique à partir du Nouveau Testament ? Cela semble hors de portée. Mais les travaux d'histoire sociale nous rendent sensibles à l'importance de la foule dans l'Empire romain. Les nouvelles volent alors de bouche en bouche, on s'attroupe, on se précipite pour voir, on vient du village d'à côté. Les rassemblements s'enflent et une dynamique se crée. On rapporte, au premier siècle, de nombreuses émeutes souvent sauvagement réprimées. L'opposition au pouvoir en place, les mouvements d'opinion et la dimension publique des messages empruntent à l'époque le vecteur de la foule.

Les deux publics du Christ

Ceci jette un éclairage inédit sur certains passages de l'Evangile. On découvre alors que Jésus s'adresse à deux publics parallèles : le cercle de ceux qui le suivent en continu, d'un côté, et l'ensemble de la foule, de l'autre. La multiplication des pains, comme l'entrée à Jérusalem le jour des Rameaux, donnent lieu à de quasi-­émeutes. Les notables juifs redoutent que Jésus n'entraîne la foule derrière lui, provoquant une sauvage réaction de la part des Romains. Aussi projettent-ils d'arrêter Jésus la nuit et en secret. Les foules se pressent autour de Jésus. Il doit se réfugier sur une barque pour parler à la myriade d'oreilles qui l'écoutent. Ici on peut considérer que Jésus est de plain pied dans un ministère public.

Pourtant ceci ne constitue qu'une facette du ministère du Christ. Alors même que la foule veut le faire roi après la multiplication des pains, il prend la tangente. Après l'entrée triomphale à Jérusalem, il pleure à l'écart devant l'endurcissement de la ville. Jésus parle à 1a foule, mais il s'en distancie également. A maintes reprises il prendra ses disciples à part pour leur parler en particulier.

Doit-on en conclure qu'il y a deux évangiles différents : un pour la foule et un pour les croyants ? Saint-Augustin nous a familiarisés avec l'image de deux mondes qui s'opposent. Mais, pour ma part, plus que d'opposition je parlerai de degré dans l'exigence. Une fois encore, le récit de la multiplication des pains me sert de repère. « Le jour suivant », tel que nous le rapporte jean, la foule revient, et Jésus monte d'un cran dans l'exigence. Alors l'essentiel de la foule, et même certains de ses disciples, se retirent, déclarant : «Cette parole est rude! Qui peut continuer à l'écouter ? »1 Et finalement il ne reste que les douze qui s'accrochent.

Assurément le projet de Dieu est que « son règne vienne sur la terre comme au ciel ». Pourtant, quand on lit les évangiles de manière cursive, on s'aperçoit que Jésus construit, à chaque rencontre, son appel à la mesure de ce que son auditeur est prêt à entendre pour l'heure. Entre celui qui rejette son message, celui qui en prend une partie, celui qui commence à se mettre en marche, et celui qui a déjà parcouru une longue route, on peut tracer des continuités.

De la sorte, l'Eglise se trouve dans une position d'avant-garde. Elle se trouve, de fait, dans une position relativement originale pour l'époque : ni secte perdue au fond du désert, ni collection d'individus dispersés aux quatre vents de la société ambiante. L'Eglise est entre deux. Elle a vocation à constituer une société alternative qui marque, pour le monde qui l'entoure, une direction et un appel. Dieu l'appelle à être lumière du monde.

L'histoire montre que l'Eglise a souvent trahi sa vocation. Elle n'a pas toujours été une avant-garde. Pourtant, aujourd'hui encore, je pense que l'Eglise devrait être un groupe qui inspire ses contemporains. Non pas, une fois encore, en se posant comme extérieure à la société, mais en allant au-delà de ce que nos contemporains font déjà.

Lumière en retrait du monde ?

On parle aujourd'hui de rupture du lien social, d'exclusion, de nationalisme, de racisme, de génocides.

C'est le rôle de l'Eglise, assurément, de prendre position clairement sur ces questions. Mais c'est aussi son rôle de montrer que les chrétiens peuvent mettre en œuvre un mode de vie collectif qui dépasse ces problèmes. Sinon le sel de notre message a-t-il encore quelque saveur?

Comme les premiers chrétiens, il me semble que nous avons une double mission : prendre parti dans l'espace public, et mettre en œuvre un mode de vie individuel et communautaire renouvelé qui manifeste notre fidélité à l'appel de Dieu. Tout ne se joue pas dans notre petit cercle, mais tout ne se joue pas non plus dans la vie publique. Il me semble que Jésus a voulu marquer ce double risque en nous recommandant, d'une part de manifester notre lumière au-delà de notre cercle, et d'autre part d'être bel et bien une lumière au milieu de nos contemporains. 

1 Jn 6:60.