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Laïcité, esprit communautaire et esprit fédératif

Extrait du Message de Jean-Arnold de Clermont,
président de la Fédération protestante de France,
Assemblée générale des 12-13 mars 2005 

Les questions touchant à la laïcité et au centenaire de la Loi de 1905 sont, depuis quelques mois déjà, notre quotidien ! Je ne sais si l’année aura assez de jours pour nous permettre de répondre aux demandes qui affluent de rencontres et de conférences sur le sujet. Il faut dire que les dernières semaines ont passablement contribué à canaliser l’attention sur ce que la Fédération protestante disait depuis déjà plusieurs années. Nous sentons qu’un débat mal engagé sur la laïcité, - parce que focalisé sur les signes religieux à l’école et la construction des mosquées, et négligeant la réflexion sur la place du religieux dans la société française - provoque des réactions certes marginales mais fort désagréables à l’égard d’associations cultuelles ou non du protestantisme français. J’ai demandé à être reçu par le Premier Ministre, puis à la suite des interventions intempestives du Député Maire de Montreuil dans quatre lieux de cultes, j’ai été reçu par le directeur de Cabinet du ministre de l’Intérieur. Malgré ce soutien auquel je veux publiquement rendre hommage, je crois qu’il nous faut éviter toute victimisation qui laisserait croire que la liberté des cultes serait en péril, mais rester vigilants et refuser tout dérapage. Nous le ferons d’autant mieux que nous nous concentrerons sur ce qui nous semble essentiel.

S’il est, dans la société française aujourd’hui, un mot qu’il ne faut pas prononcer, c’est bien celui de "communautarisme". C’est un mot de création récente. Il apparaît dans le dictionnaire Robert dans son édition de 2004. Il est défini comme "un système qui développe la formation de communautés (ethniques, religieuses, culturelles, sociales...), pouvant diviser la nation au détriment de l'intégration. Contraire : Individualisme ; universalisme".

Une recherche rapide sur google l’associe aux mots "dangers, défi, repli, fondamentalisme, tribalisme… et danger pour la République".

Lors de mon audition par la commission Stasi une des questions posées fut de savoir si le protestantisme français était communautariste puisqu’on lui savait des parentés avec les britanniques qui par définition le sont !

Je ne veux pas ici ouvrir un débat sémantique, mais j’aimerais affirmer tout simplement mon attachement à l’esprit communautaire. Quand je dois décliner mon identité, - et je ne parle pas là d’un contrôle de police où ma carte d’identité doit suffire - je dois bien constater que celle-ci est multiple : je suis français mais j’ai une part de mon cœur en Afrique, je me sais profondément européen, originaire d’une famille qui, selon les frontières d’aujourd’hui, a été successivement belge, allemande et hollandaise ; j’ai une grand-mère anglaise ; je suis chrétien, protestant, réformé ; je suis pasteur, de temps en temps agriculteur, président d’une Fédération mais aussi d’une Conférence européenne, etc. Et cela est vrai pour chacun d’entre nous. L’individu singulier que nous sommes tient son identité de multiples sources, de multiples appartenances, de multiples communautés auxquelles il est plus ou moins attaché. Il subit parfois, choisit le plus souvent ses appartenances. Nous le savons bien, nous sommes de moins en moins protestants par filiation, de plus en plus par choix.

Ce qui importe particulièrement, c’est que nous soient données et que soient donc reconnues des règles du vivre ensemble qui nous permettent de vivre pleinement nos identités particulières et pleinement notre appartenance à des ensembles qui nous dépassent et nous relient les uns aux autres.

C’est ici que se situe, à mon avis, le cœur du débat actuel sur la laïcité. Je cite une fois encore le Professeur Lahouari Addi, de l’IEP de Lyon qui écrivait en 2001 que l’acceptation de nos différences, lesquelles se manifestent entre autres par notre appartenance à des communautés diverses, est la marque de l’universalité. Il citait lui-même Hannah Arendt : " l’homme abstrait d’une laïcité désincarnée est un danger pour les hommes à qui est refusée la différence religieuse, culturelle, voire linguistique."

Sur cet arrière plan, le projet de la Fédération Protestante de France doit aujourd’hui répondre à des défis passionnants.

Je l’ai dit, l’esprit communautaire ne me fait pas peur. Et chacun sait combien nous le déclinons avec délectation. Vous lirez le rapport, remarquable à mes yeux, sur les Eglises issues de l’immigration qui a été présenté par une équipe ad hoc au dernier Conseil de la FPF. Il comprend une typologie de ces Eglises ; communautés rattachées aux Eglises d’origine, Unions d’Eglises constituées sur une base nationale ou linguistique, communautés linguistiques intégrées dans une union d’Eglises françaises, communautés missionnaires sans dénomination, communautés missionnaires de la « mission en retour », groupes inter-dénominationnels… Ajoutez à cela notre diversité protestante française, Fédération protestante de France, Fédération évangélique de France, Eglises et unions d’Eglises n’appartenant à aucune des précédentes. Devant ce kaléidoscope, dont rend compte la revue "Histoire et Patrimoine" (dont je parlais en introduction à ce message) la Fédération protestante me semble devoir répondre à trois exigences.

• Une exigence de défense. Dans un pays où les cultes jouissent d’une vraie liberté, assurée par la Constitution, les Déclarations auxquelles il se rattache, la Loi de 1905 … nous devons, du fait de notre histoire, être solidaires de tous ceux qui verraient cette liberté leur être contestée. Notre propre liberté est à ce prix.

• Une exigence d’accueil. Je suis frappé de voir que nos Eglises qui déjà accueillent en leur sein de nombreux membres « issus de l’immigration », ou qui partagent leurs lieux de culte avec des communautés constituées, algériennes, malgaches, chinoises, coréennes, camerounaises,… sont aujourd’hui, et bien sûr principalement dans les grandes villes, au défi d’un accueil beaucoup plus vaste dont elles n’ont pas encore pris la mesure. Il serait malhonnête de dire que nous y sommes prêts ; il serait naïf de le croire possible, sans profondes transformations dont je ne sais même pas si elles sont souhaitables. Mais à nous qui avons affirmé le nécessaire ‘accueil de l’étranger’ revient aujourd’hui, comme en boomerang, la question de l’accueil du coreligionnaire, souvent étrange parfois plus qu’étranger.

• Une exigence de connaissance, de dialogue et de clarté. Là encore je vous renvoie au rapport qui vous a été distribué. Mais je souligne que l’essentiel est pour moi dans la compréhension que nos Eglises, membres de la Fédération Protestante de France, auront de la responsabilité qui leur incombe sur les plans théologique et ecclésiologique. La rencontre avec ces communautés pose inévitablement la question de l’insertion de notre foi dans une culture, dans une histoire, dans un rapport à l’Ecriture, question qui tout à la fois concerne notre expérience spirituelle et son insertion dans une tradition, mais interroge notre capacité à nous laisser transformer par la rencontre avec l’autre. Si cet autre est porteur de quelque chose qui vient de sa rencontre avec Dieu, il a quelque chose pour moi qui touche à ma rencontre avec Dieu.