Retour à Protestantisme et société

Retour à l'accueil

Quelle parole publique pour les Eglises ?

Paru dans Unité Chrétienne n° 154 de mai 2004 

Une telle question ne devrait même pas se poser tant il devrait être évident que les Eglises sont des associations membres de la société civile qui, à ce titre, ont à prendre place dans les débats publics, comme toutes autres associations. Certes avec leur parole propre, leur spécificité, mais sans nulle contrainte particulière ni privilège particulier. Et pourtant s’est développée l’idée, assez largement répandue aujourd’hui, et plus fortement dans certains débats tendus autour de la laïcité, qu’il devrait y avoir « privatisation » du religieux, ce qui reviendrait à fermer l’espace public au religieux. Que n’a-t-on entendu sur l’article 51 du projet de Constitution européenne qui envisage un dialogue « ouvert, transparent et régulier» avec les institutions religieuses comme avec les autres associations de la société civile (article 46) ? Or s’il est certain que la foi chrétienne est relation personnelle avec le Christ, cette foi ne trouve sa pleine expression que dans le partage communautaire et la dimension sociale. C’est dans cette double dynamique du partage et de la mission qu’elle est authentiquement chrétienne, je veux dire s’inscrivant dans les pas de son Seigneur. L’écoute de la Parole de Dieu ne peut se vivre dans la solitude, pas plus qu’elle ne peut être confisquée par la communauté chrétienne.

Où et quand les Eglises doivent-elles prendre la parole dans notre société laïque française ?
Si la question se pose c’est que la réponse théorique : « En tout lieu ! En tout temps ! » est moins évidente qu’il n’y parait. Nos lieux d’Eglises ne sont plus en situation de transparence et de communication directe avec la société. Celle-ci, fortement sécularisée, ne se soucie guère de trouver dans les Eglises les lieux de son inspiration. Les chrétiens peuvent et doivent y trouver des lieux de ressourcement, de partage et de réflexion autour de la Parole de Dieu, mais ils savent la nécessité d’en sortir pour témoigner. Le défi majeur est probablement celui d’une société qui privilégie l’instant présent, l’expérience immédiate, alors que la foi s’inscrit dans une perspective aussi linéaire que ponctuelle, aussi durable que présente. Dire le pardon de Dieu, inscrire l’espérance du salut dans le monde contemporain, c’est confesser que ce monde a une fin, va vers son accomplissement dans le plan de Dieu. A chacun de nous d’être ses témoins dans les divers aspects de notre existence, comme les signes du Royaume qui vient. Mais à nous, collectivement d’être anticipateurs de ce Royaume. Les prophètes de l’Ancien Testament, comme le message évangélique, indiquent clairement la double dimension de contestation de la société et de proposition d’un autre mode de vie et de choix dont les chrétiens doivent être porteurs. Prise de distance et participation, liberté de réflexion et de parole, mais engagement dans la vie de la société, tels sont les modes de communication qui nous sont offerts.

C’est le monde tel qu’il est qui en donne l’agenda. Il n’est pas de domaines où les chrétiens soient plus que d’autres compétents. Il n’est pas de domaines dont pourtant ils n’aient à s’abstraire. Et pourtant, ils ont comme institutions – Eglises ou œuvres – à se donner les moyens de leur « communication ». Ils ne peuvent gaspiller la Parole qui les porte dans un flot de paroles. S’applique à eux la maxime « trop de communication tue la communication ». Ils ont à choisir en fonction de leur propre réception de la Parole, et de l’intelligence qu’ils ont du monde contemporain ce qui leur donne une parole spécifique. On voudrait souvent les enfermer dans ce qui touche à la naissance et à la mort, à la bioéthique et à la ‘morale’… Si le message biblique, parce qu’il place l’être humain au cœur du projet de Dieu, leur demande une particulière attention à ces questions, il ne les limite nullement à celles-ci. Ou plutôt, il ne limite nullement cet être humain à sa dimension biologique, mais il est particulièrement attentif à sa dimension relationnelle. Ainsi la situation des migrants ou des demandeurs d’asile, la mondialisation ou l’économie de marché, la construction de la paix et le respect de la justice, sont-ils autant de lieux où l’agenda du monde attend une parole prophétique des chrétiens.

Devoir de réserve des Eglises ?
Sur un sujet particulier ? Je n’en vois pas. Mais sur le temps de la communication, oui. Comme je viens de l’indiquer, c’est la participation aux débats publics, c’est parfois l’ouverture de certains débats, qui est du rôle des Eglises. Il importe donc qu’elles soient présentes à ce stade. Mais elles doivent être très attentives à ne pas dévaluer, ou contester le rôle spécifique du politique. Les Eglises n’ont pas à faire les lois. Elles n’ont pas à s’ériger en pouvoir. Par respect pour l’autonomie du politique, mais surtout par respect pour ce qu’elles sont. Des signes, comme le doigt de Jean Baptiste tourné vers le Seigneur, dans le retable de Grünewald.

Quelle aide peuvent s’apporter les Eglises… ?
Ce qui importe peut-être le plus dans la participation des Eglises aux débats publics, c’est leur capacité à faire apparaître les facettes diverses de ces débats, leurs dimensions consensuelles comme leurs aspérités. Le partage œcuménique en donne un bon exemple. La collaboration des Eglises n’est pas destinée à établir un « front des religions », îlot de sagesse dans un monde « perdu », mais à enrichir la participation aux débats publics, tout en donnant un signe de leur communion dans la diversité. Un seul exemple suffira : lors du débat récent sur la laïcité, où l’on croyait catholiques et protestants divisés, leur parole commune, les insistances sur l’attention aux discriminations et à la liberté d’expression, leur affirmation d’un profonde attention à l’autonomie du politique…ont offert matière à réflexion à nombre de responsables politiques. Et pourtant chacune l’a fait avec ses accents propres, dans ses propres instances. Ce partage ne peut que les conforter dans leur mission.

Jean-Arnold de Clermont
Président de la Fédération protestante de France