Retour à Protestantisme et société

Retour à l'accueil

La place des religions dans une société laïque

Extrait d’un texte du théologien réformé Michel Bertrand paru dans la revue Liens Protestants, Cahier de prédications n° 13 (supplément au n° 151), Janvier 2006

[…]

1. La nécessaire participation des religions au débat démocratique

1.1 La dimension sociale des religions

Cela signifie que l'on ne peut durablement confiner le religieux dans les replis de l'individualisme et de l'identitaire, le refouler dans les couches les plus émotionnelles et les plus irrationnelles de la personne. Sinon le religieux risque de faire retour de la pire manière. Quand on ne sait plus articuler le religieux et le politique on fait le lit de la violence fanatique. Quand on ne sait plus faire une place aux religions dans l'espace public pour y vivre leur culte et leur foi dignement et au grand jour, quand on les contraint à l'obscurité, on les jette inévitablement dans les bras de l'obscurantisme. Prendre au sérieux la dimension sociale des religions implique que l'on ne peut, au nom de la laïcité, accuser d'intolérance toute expression d'une conviction. Au contraire, l'expression publique des convictions, y compris éthiques et spirituelles, constitue un élément vital du débat démocratique pour une société en quête de sens. La laïcité ne saurait donc mettre les croyants en congé de l'histoire.

2.2 La notion d'espace public

En effet, la société a pris une consistance nouvelle. L'Etat n'épuise pas la réalité de la société civile. Un espace public émerge et s'élargit de plus en plus sous le signe du pluralisme culturel, idéologique et religieux. Cette notion d'espace public conceptualisée par des penseurs comme Hannah Arendt, et surtout plus tard Jürgen Habermas, est particulièrement féconde pour notre réflexion sur la laïcité. Pour eux, « l'espace public » est une sphère intermédiaire entre l'Etat et la société civile, entre le champ politique et le domaine privé. L'espace public c'est, en somme, la place publique d'antan. C'est-à-dire l'ensemble des lieux où, dans une société donnée, on se rencontre et on débat de tout ce qui concerne la vie de la cité (affaires, politique, religion, loisirs, etc.). C'est un espace où même les convictions personnelles et privées peuvent s'exprimer publiquement (comme cet après-midi), où peuvent se rencontrer et se confronter des conceptions de l'humain et des visions du monde différentes. C'est aussi le lieu où, par-delà les points de vue particuliers, une société élabore ses références communes. Il appartient donc à chaque individu, groupe, communauté, Eglise, religion d'y prendre sa place, non seulement pour défendre ses intérêts ou revendiquer des droits, mais pour apporter sa contribution spécifique à la visée commune. Dominique Wolton souligne le rôle décisif et critique dans l'espace public de ce qu'il appelle les « communautés partielles ». Les religions en font partie et elles doivent apporter leur contribution spécifique au débat public.

1.3 Le renouvellement de la démocratie

Ainsi, la participation active du plus grand nombre à l'espace public peut contribuer à enrichir une démocratie représentative de délégation aujourd'hui bien essoufflée par une démocratie de la délibération, afin que notre société demeure une « société ouverte » pour reprendre l'expression de Karl Popper. Société ouverte qu'il oppose à une société fermée, c'est-à-dire une société qui a la certitude de disposer du sens global de l'histoire et d'en détenir les clés de compréhension et de transformation. Pour Popper, une telle fermeture conduit inévitablement aux totalitarismes comme ceux du 2Oéme siècle. Au contraire, la société ouverte s'efforcera de toujours prendre en compte, de manière tolérante, la diversité des opinions, des cultures, des options de vie, en offrant des espaces de débat public, des lieux de libre discussion critique et d'intégration des différences en vue d'un aménagement le moins mauvais possible de la coexistence humaine. C'est tout cela qui caractérise la démocratie et que permet une laïcité bien comprise.

2. Les tâches spécifiques des religions

Alors dans cette perspective, on peut considérer que la démocratie a besoin des religions et de toutes les familles spirituelles. Je décline l'apport des Eglises autour de cinq tâches.

2.1 La tâche pédagogique

Au cœur d'une société en manque de lien, les Eglises devraient être des communautés d'apprentissage où l'on apprend à vivre avec les autres.

A vivre avec les autres dans l'espace présent ce qui implique de respecter l'autre dans sa singularité. Comment être des communautés accueillantes et chaleureuses où chacune et chacun peut se reconstruire et retrouver identité et appartenance. Car si les Eglises ne savent pas écouter, accueillir, ni proposer des convictions consistantes et ouvertes à la fois, c'est-à-dire des paroles qui consolent, qui guérissent, qui orientent, qui aident les gens à vivre, ceux-ci se tourneront vers les discours sécuritaires, les réponses toutes faites, le légalisme moral des gourous et des chefs.

Ce qui implique aussi d'apprendre à vivre avec les autres dans le temps. Dans une société où le rapport au temps est devenu problématique, où tout semble s'épuiser dans l'instant et l'éphémère, dans une culture qui ne dispose plus que d'une « mémoire en miettes », comment renouer les fils de la transmission et permettre à chacune et chacun de s'inscrire dans une histoire une tradition, non pour s'y enfermer de manière répétitive mais pour y puiser les ressources nécessaires à l'invention du futur.

2.2 La tâche éthique

Il s'agit là de notre participation à tous ces lieux où s'élaborent les références communes de la société, les compromis qui façonnent le vivre ensemble social. Compromis, ce mot a aujourd'hui mauvaise presse car il est trop lié à compromission. Or n'oublions pas que dans compromis il y a promesse, promesse de réussir à tenir ensemble ce qu'on croyait incompatible. Pour cela, il ne s'agit pas que les Eglises interviennent à tout bout de champ, ni qu'elles se constituent en groupe de pression, maïs qu'elles partagent ce qu'elles croient, sans prétention, ni timidité, en sachant que leur parole ne prétend pas être infaillible, ni s'imposer à tous de manière autoritaire. Leur contribution est de l'ordre de la proposition et non d'une parole qui se voudrait hégémonique et normative pour l'ensemble de la société. Comme le dit Paul Ricœur « Si vraiment les religions doivent survivre, il leur faudra renoncer à toute espèce de pouvoir autre que celui d'une parole désarmée et faire prévaloir la compassion sur la raideur doctrinale... »

C'est dire aussi, en ce domaine, l'importance des dialogues interreligieux et de l'engagement commun de toutes les religions dans le champ social, pour la construction d'une société pluraliste. C'est là que peuvent se déconstruire les peurs et les haines qui s'enracinent dans l'ignorance de l'autre. Dans un contexte économique et social, qui exacerbe les différences culturelles et les transforme en occasion d'affrontements, les croyants peuvent aider la société tout entière à « passer de la peur de l'autre à la peur pour l'autre » (Olivier Mongin). Il leur appartient notamment de puiser dans leurs propres traditions les ressources dont elles sont porteuses pour lutter contre toutes les formes d'intolérance, de fanatisme, de violence, d'exclusion et permettre de construire la paix dans la justice, deux réalités qui, pour la Bible, sont inséparables.

2.3 La tâche diaconale

II ne s'agit plus seulement de parler mais d'agir dans l'espace public. Vous connaissez le reproche tant de fois entendu à propos des croyants " ils disent et ne font pas ". Cette tâche diaconale concerne la manière dont les Eglises vivent l'entraide, la solidarité et l'accueil pour faire face rapidement, de manière provisoire, aux nouvelles formes de pauvreté, d'injustice, de marginalisation, d'exclusion, pour recréer du lien, du sens, de la solidarité au cœur de la cité notamment auprès des plus fragilisés. De plus nous savons bien que derrière les sollicitations matérielles se cachent aussi souvent des blessures psychiques, des besoins affectifs, des attentes de reconnaissance, où chacun réclame d'être accueilli tel qu'il est, et non comme on voudrait qu'il soit.

Et notamment face à la montée des peurs qui font le lit des extrémismes racistes et xénophobes, les religions peuvent offrir des lieux où nouer des relations de proximité, où les préoccupations, les questions et les inquiétudes de chacun, et pas seulement celles des autres, peuvent être nommées et portées devant Dieu dans la prière.

2.4 La tâche citoyenne

Pour accompagner de manière constructive les responsables de la cité. Certes les religions n'ont pas de leçons à donner aux responsables politiques, ni de programmes à leur offrir clés en main, mais elles ont à les encourager dans leur mission qui est d'abord un service, leur en dire l'importance et la noblesse, les accompagner de façon constructive dans le cadre d'une « loyauté critique ». Car le corps social ne peut s'organiser dans la pure immanence. Il a toujours besoin d'une parole autre qui le décale, qui renvoie à un ailleurs ou à un autre, qui met du jeu dans la vie sociale, qui rappelle le caractère toujours imparfait du politique et l'empêche de se refermer sur lui-même comme un absolu incontestable. En ce sens, la République a d'autant plus besoin de Dieu qu'elle croit pouvoir s'en passer, s'érigeant elle-même en instance transcendante absolue.

Cela implique parfois d'alerter et d'interpeller le pouvoir politique, de manifester en paroles et en actes une forme de vigilance et parfois de résistance. En particulier quand, dans la foi et devant Dieu, le croyant considère que la vie du monde est en danger ou que la dignité de la personne est gravement menacée. Que l'Eglise demeure toujours communauté d'indignation devant la souffrance, l'injustice et le malheur. En tout cas les Eglises ne sauraient mépriser la tâche politique, ni prendre leur parti du discrédit et de la dérision qui aujourd'hui l'accablent, encore moins y contribuer, car ils constituent une menace grave pour la démocratie, au moment où celle-ci doit faire face à des défis considérables.

2.5 La tâche spirituelle

Mais en fait, toutes ces tâches ne prennent leur sens, que référées et ordonnées à une autre, centrale, qui est la tâche spirituelle. Les Eglises et religions ne peuvent se contenter d'instiller dans le débat public de vagues références aux valeurs humanistes, des discours moralisateurs aussi généreux que généraux. Mais elles ont d'abord et fondamentalement à rendre compte publiquement de ce qui leur est propre, ce que personne ne peut apporter à leur place, leur foi, leur spiritualité, leur relation à une révélation, à une transcendance, les rapports que chaque croyant entretient avec Dieu dans son intériorité, l'expression d'une piété personnelle et communautaire.

Tâche d'autant plus importante que nous vivons dans une société éclatée, épuisante pour les individus, où l'on a tendance à se disperser dans l'activisme, dans la superficialité, dans l'éphémère. Société où chacun, solitaire souvent, s'efforce de reconstruire une vie en morceaux. Il y a là une quête de sens, de cohérence, d'espérance qui a besoin d'être entendu.

Finalement, de toutes sortes de manières, la tâche fondamentale des religions est de maintenir posée, au sein de la culture, la question de Dieu, la possibilité d'une référence transcendante capable de remettre sans cesse en mouvement la société, vers plus de liberté et de solidarité. Maintenir posée la question de Dieu au cœur de la société laïque et sécularisée, c'est lui rappeler sans cesse la nécessaire dimension spirituelle de l'humain, la question du sens et des finalités et parfois poser une interrogation radicale sur toutes les certitudes, y compris républicaines et laïques, quand elles s'érigent en dogmes ! Car c'est seulement en laissant ouverte une brèche pointant vers un au-delà du social, que le politique est empêché de se refermer sur lui-même. Au fond, la vocation d'une religion, c'est de donner à penser et pourquoi pas à espérer à ceux qui ne croient pas en elle (Rabbin Gilles Bernheim).

CONCLUSION

Ainsi conçue, la laïcité reste, aujourd'hui comme hier, une « idée neuve », un acquis irréversible et une conquête toujours inachevée. Elle implique de travailler à la construction d'une société plurielle, où chacun a sa place, est reconnu dans sa différence, peut faire entendre sa voix originale. C'est en cela qu'elle a partie liée avec la démocratie qui permet de vivre ensemble avec nos différences tout en gardant une visée commune.

C'est dire que la reconstitution du lien à l'autre dans le pacte laïque ne se fera pas dans l'ignorance et l'indifférence. Elle passe par la rencontre, la découverte mutuelle, le brassage, le métissage parfois conflictuel des convictions et traditions diverses. Finalement la laïcité requiert conviction et tolérance, deux réalités que l'on a parfois tendance à considérer comme incompatibles.

Or la conviction n'est pas forcément l'expression d'une position dominatrice sur le plan spirituel, moral ou intellectuel. Elle est un engagement de toute la personne envers une vérité qu'on ne cesse de chercher, d'interroger y compris pour le croyant.

Et la tolérance n'est pas l'indifférence. C'est une forme de respect d'autrui et d'intérêt pour autrui, et elle ne peut se vivre, justement, qu'entre des hommes et des femmes de conviction et de courage.

Ainsi comprises, conviction et tolérance, sont sans doute les deux conditions indispensables pour que les religions puissent prendre aujourd'hui leur place dans l'espace public, participer au débat démocratique, vivre en paix entre elles et contribuer à la paix civile.