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Le dialogue interreligieux et l'Etat laïque

Information-Evangélisation n°2, mai 2005

par Gérard Siegwalt, ancien professeur de la Faculté de théologie protestante de l'Université Marc-Bloch de Strasbourg

A partir de l'enjeu que représente la société pluri-religieuse tant pour les relations entre les différentes religions elles-mêmes que pour la paix civile, le respect de la diversité des religions apparaît comme une obligation.

Il implique le dialogue critique entre les religions qui prolonge celui mené nécessairement à l'intérieur de chaque religion particulière, et cela à cause des perversions -d'un côté le relativisme, de l'autre côté l'absolutisme- qui guettent chacune d'elles.

Mais l'obligation du respect concerne également l'Etat, en l'occurrence, en France, l'Etat laïque. Une distinction est faite entre le laïcisme qui absolutise le temporel et évacue de la sphère publique le spirituel ou le religieux et qui, ce faisant, s'avère incapable d'intégrer les religions à la société, et la laïcité qui, avec le principe de la neutralité religieuse de l'Etat, engage la responsabilité de ce dernier dans le sens de cette intégration.

Est esquissée en particulier l'implication de cette responsabilité au plan de l'école et de la culture religieuse, c'est-à-dire interreligieuse, à y enseigner au même titre que les lettres, les sciences et les arts.

1- L'arrière-plan et son enjeu

Tout a été dit sur l'arrière-plan sur lequel se profile notre sujet du dialogue interreligieux. Cet arrière-plan peut être caractérisé par trois traits principaux. II tient :

• à notre société à la fois sécularisée et pluri-religieuse ; 

• à l'échec de l'assimilation qui vise à fondre les religions, quelles qu'elles soient, et leurs spécificités respectives dans l'idéologie uniformisante du laïcisme (qu'il faut distinguer de la laïcité) ; 

• à l'irréductibilité de ce que l'on nomme le spirituel, dont les religions sont le signe mais sans en avoir le monopole, par rapport au temporel, et aussi à l'irréductibilité, au plan spirituel, des religions les unes par rapport aux autres. 

On peut ajouter que cet arrière-­plan comporte un enjeu considérable. II constitue en effet un mélange explosif tant pour les religions elles-mêmes que pour la société : il représente une menace pour la paix entre les religions et pour la paix à l'intérieur de la société civile.

L'obligation qui s'en dégage
Nous avons à réfléchir à l'obligation qui résulte de cet arrière-plan et de la menace qui y est liée. L'obligation est celle du respect de la diversité des religions, et cela aussi bien entre elles-mêmes et donc les unes par rapport aux autres, que de la part de l'Etat. Nous avons plus précisément à réfléchir à l'implication concrète de cette obligation.

Cette implication est double : d'un côté elle concerne les religions, de l'autre côté elle concerne l'Etat.

2 - L'implication pour les religions

L'obligation du respect réciproque entre les différentes religions a pour implication la connaissance les unes des autres et donc la rencontre entre elles : pour se connaître, il faut se rencontrer. La rencontre ne peut être que celle entre croyants de ces différentes religions : rencontre humaine, au plan de l'humanité, et rencontre spirituelle, au plan de la foi. Se rencontrer, c'est échanger, c'est vivre un voisinage, c'est s'entraider : cela vaut au plan de l'humanité. Au plan spirituel, de la foi, la rencontre se fait par le dialogue interreligieux. C'est de lui que nous parlons ici plus particulièrement, mais il ne peut pas se substituer à la rencontre humaine, faute de quoi il est purement théorique, idéal, sans assise dans la vie. Le dialogue interreligieux suppose la rencontre humaine et ne peut être sans elle.

Le dialogue interreligieux se fait entre deux ou plusieurs partenaires différents. S'agissant dans ce dialogue de Dieu ou de la vérité existentielle ultime, ce dialogue ne peut qu'être critique. Car nul n'est propriétaire de Dieu ou de la vérité dernière, absolue, et cependant la tentation d'enfermer l'absoluité de Dieu ou de la vérité religieuse dans une certaine compréhension rétrécie et rétrécissant est présente, comme l'histoire nous l'apprend à travers les siècles et jusqu'à aujourd'hui, dans toute religion.

Ceci fait que la critique de la religion, et d'abord la critique interne, à savoir la critique à l'intérieur de chaque religion donnée, est nécessaire à la vérité même de la religion, de toute religion donnée. Il est entendu que la critique a pour objet de discerner - la critique est un discernement, un discernement spirituel - dans la religion donnée ce qui y est constructeur de religion, c'est-à-dire constructeur de la relation à Dieu ou à la vérité existentielle ultime, et cela dans la conscience que ce qui est constructeur de religion dans ce sens-là ne peut qu'être constructeur aussi de soi-même et de la relation aux autres et également à tout le réel, qu'il s'agisse de l'environnement au sens de la nature ou de la société humaine selon ses différents aspects. Car Dieu ou la vérité ultime concerne toute chose, dans le sens de l'accomplissement de toutes choses.

Ce qui vaut à l'intérieur de chaque religion donnée vaut également entre les religions : le dialogue entre elles ne peut qu'être réciproquement critique dans le sens du discernement de ce qui est constructeur de relations selon toutes les manières dites (à Dieu, à soi, à autrui, à tout le réel) et donc aussi dans le sens de la distanciation par rapport à toute compréhension de Dieu ou de la vérité existentielle ultime qui est destructrice de toutes ces relations. On peut dire que les différentes religions sont concernées les unes par les autres, sont responsables, non seulement chacune d'elle-même, mais aussi les unes des autres, voire les unes devant les autres.

De même que lors de l'annonce, par le bon pape Jean XXIII, du Concile Vatican II le secrétaire général d'alors du Conseil œcuménique des Eglises, Visser't Hooft, a pu dire : « Nostra res agitur !, c'est-à-dire : cela nous concerne, cela ne concerne pas seulement l'Eglise catholique-romaine dont c'est le Concile mais cela concerne aussi les autres Eglises », il est essentiel d'avoir conscience du fait (je parle comme chrétien) que le christianisme vrai ne peut qu'être concerné, tout comme par le judaïsme, aussi par l'islam, mais également par les autres religions qu'il rencontre sur son chemin, tant les religions mondiales de l'hindouisme et du bouddhisme que les religions ethniques d'Afrique ou d'Océanie.

Différentes initiatives prises au plus haut niveau, tant à la suite du Concile Vatican II par Jean-Paul II, que par le Conseil œcuménique des Eglises, mais également en bien des endroits au plan local, attestent cette conscience. Cela appelle la question si ces autres religions peuvent faire leur cette affirmation, à savoir qu'elles aussi sont concernées par les autres traditions religieuses, dans le sens à la fois de se laisser interpeller par elles, quant à leur compréhension de la vérité religieuse ultime, et de les interpeller à leur tour de la même manière.

Le dialogue interreligieux ainsi compris, et donc conscient que Dieu ou la vérité religieuse dernière ne sont jamais à notre disposition, mais sont toujours de l'ordre de la transcendance et donc de l'appel, de l'ordre de ce qui ouvre, qui brise les étroitesses et libère pour l'espérance qui est inhérente à la foi et pour l'amour qui rend cette espérance concrète en l'inscrivant dans le réel vécu, (le dialogue interreligieux ainsi compris, dis-je) est perverti par toute visée de prosélytisme d'où qu'elle vienne, qui veut annexer l'autre à soi au lieu d'aider l'autre à avancer, et d'avancer d'abord soi-même, vers ce Dieu, vers cette vérité existentielle dernière, à qui seul/e il appartient de convertir les uns et les autres à lui/Dieu, à elle/vérité ultime.

Le dialogue interreligieux, chemin de conversion des uns et des autres, chemin d'exode hors des représentations figées d'hier qui s'avèrent, à l'usage, incapables de relever le défi de la pluralité religieuse et qui, au lieu d'être vivifiantes, renouvelantes, libérantes, sont mortifères, chemin d'exode vers la découverte, dans notre aujourd'hui pluri-religieux tel qu'il est et pour cet aujourd'hui, du Dieu véritable, de la vraie vérité religieuse d'hier mais comme Dieu, comme vérité religieuse d'aujourd'hui, pour aujourd'hui, ouvrant un chemin d'avenir, de vie, d'accomplissement pour tous.

Relativisme/Absolutisme
La tentation de toute religion se joue aux deux extrêmes opposés du relativisme d'un côté, de l'absolutisme de l'autre côté.

Ce sont les deux perversions qui guettent la religion, quelle qu'elle soit. Le relativisme religieux est la négation de Dieu comme Dieu ou de la vérité existentielle ultime comme telle : il rend la religion fade, sans sel, sans force d'interpellation, de provocation positive et donc réfléchie, pertinente et en ce sens prophétique. Le relativisme rend la religion indifférente, il est un indifférentisme religieux.

L'absolutisme religieux, quant à lui, est l'idolâtrisation de Dieu ou de la vérité religieuse ultime. II fait de Dieu ou de la vérité religieuse absolue une chose qui, comme toute chose, est de l'ordre de la possession chose, est de l'ordre de la possession et qui, s'agissant en l'occurrence de Dieu ou de vérité religieuse absolue réduits en chose et donc absolutisés, est alors instrumentalisée, dans les mains de ceux/celles qui croient posséder cette chose, en moyen, en arme de pouvoir. L'absolutisme est un impérialisme et un exclusivisme ; Dieu ou la vérité religieuse absolue entendue dans ce sens-là comme la «chose » religieuse absolutisée. C'est le Moloch barbare et dévoreur de liberté spirituelle et, partant, d'humanité.

II trouve aujourd'hui son expression dans toutes les formes de fanatisme et d'intégrisme religieux dont aucune religion particulière n'a malheureusement l'apanage, comme on sait.

Face à ces démons également quoique différemment destructeurs de vraie religion que sont le relativisme et le fanatisme, le dialogue interreligieux ne saurait se définir comme un irénisme bien-pensant, mais relève d'un combat spirituel, d'un combat qui est un combat de la vérité dans l'amour, de l'amour dans la vérité : la vérité sans l'amour tue, l'amour sans la vérité est insipide et ennuyeux. Alors que le couple vérité et amour comporte en lui la vertu de force, une force spirituelle qui redresse, qui oriente, on peut dire : qui donne des repères, qui est constructive de paix dans la justice et dans la vérité.

Voilà pour l'implication pour les religions elles-mêmes de l'obligation du respect réciproque entre elles.

3 - L'implication pour l'Etat

Quant à l'implication de cette obligation du respect de la pluralité des religions par l'Etat, il faut d'abord constater qu'elle est liée à ce qu'on peut appeler une blessure narcissique pour l'auto-compréhension de l'Etat. Je parle de l'Etat français.

Ce n'est pas la laïcité qui est en cause, laquelle, dans notre société sécularisée caractérisée par l'autonomie du temporel par rapport au spirituel, constitue, avec son principe de la neutralité religieuse de l'Etat et du respect de la liberté religieuse, pour ainsi dire un cadre idéal pour les religions selon leur vérité, donc ni relativistes ni absolutistes. Les religions sont donc conscientes de ressortir de la dimension spirituelle, qui n'est certes pas sans rayonner au plan temporel mais qui ne saurait le régenter, faute de quoi elles se pervertiraient, de sources de vie spirituelle qu'elles sont, en revendication de pouvoir temporel.

Si la laïcité, historiquement parlant, a commencé par s'appliquer dans un régime dit de chrétienté, en récusant au christianisme, lui-même diversifié en plusieurs Eglises, toute velléité de pouvoir politique ; elle est applicable à la situation nouvelle de la société non seulement multiconfessionnelle au plan chrétien mais multi-religieuse. La blessure narcissique de l'Etat est due à sa tentation de confondre laïcité et laïcisme, ce dernier revenant à un positivisme immanentiste pour lequel les religions sont des survivances d'un temps révolu destinées à disparaître.

Ce qu'on appelle le retour du religieux est le signe manifeste de l'échec de cette illusion du laïcisme.

Cet échec peut être vécu comme un traumatisme alimentant le ressentiment antireligieux ; il peut aussi être vécu, à travers la blessure narcissique endurée, traversée, assumée, comme un chemin d'ouverture à ce qui est au cœur du religieux, quelles qu'en soient les expressions particulières dans les différentes religions données. II résulte de là qu'au plan de l'Etat aussi se joue un combat qui est proprement spirituel, un combat quant à sa propre compréhension du temporel et donc de la laïcité : le temporel est-il tout -c'est là l'idéologie du laïcisme- ou le temporel est-il dialectiquement référé au spirituel (comme le spirituel l'est au temporel) dans le sens d'un respect réciproquement critique entre les deux ?

Car ce qui a été dit sur le rapport réciproquement critique entre les religions vaut également entre ces dernières et l'Etat, entre l'Etat et les religions.

Cela étant, l'implication de l'obligation du respect, par l'Etat, de la diversité des religions est, d'une part de tout faire pour favoriser le dialogue interreligieux dans le sens qui a été dit, d'autre part pour intégrer les différentes religions à la société plus large. Une religion qui ne pratique pas le dialogue interreligieux et qui donc tend à s'absolutiser est une menace à la fois pour la vérité de cette religion elle-même et aussi bien pour la paix entre les religions que pour la paix civile. De même, une religion non intégrée à la société, une religion marginale ou marginalisée voire ghettoïsée et sans visibilité publique, est une menace pour la paix civile.

Toute religion, en tout cas toute religion qui n'a pas seulement une tradition orale mais une tradition écrite, a besoin d'un espace dans l'espace public de la société. Elle a besoin de lieux cultuels, car toute religion vit de rassemblements réguliers lors desquels s'effectuent les rites propres à la religion, les prières, la transmission de la foi ; elle a besoin aussi de lieux de formation pour ses responsables, c'est-à-dire pour ceux/celles qui y exercent un ministère d'autorité, sous quelque forme que ce soit.

Mais pour que ces lieux propres aux différentes religions ne comportent pas, dans toute leur autonomie, une sorte d'extra-territorialité qui les soustrairait à leur intégration dans la société, il faut que la société reconnaisse que les religions font partie de la culture, de même que les sciences, les lettres et les arts, et qu'elle donne aux religions leur place dans la culture. Cela commence par l'école. L'Etat laïque n'a certes pas vocation -n'a en aucun cas vocation- à se substituer aux différentes traditions religieuses auxquelles incombe seule la responsabilité de la transmission de la foi propre à chacune d'elles, mais il a vocation à donner sa place à l'école à la culture religieuse et cela signifie à la culture interreligieuse. Comment en effet, peut-il y avoir une cohésion civile sans connaissance des différentes religions qui cohabitent dans la même société, donc sans culture religieuse, j'entends interreligieuse, culture qui permet aux citoyens d'un même pays de se respecter, de se parler, de répondre chacun de sa foi propre devant les autres, également, s'il y a lieu, de s'interpeller ?

On sait à cet égard, concernant le plan français, les réticences du laïcisme ; on sait également, dans les terres concordataires d'Alsace et de Lorraine, certaines pesanteurs religieuses conservatrices qui demeurent et qui s'enferrent et enferrent tout le monde dans un modèle sociologique de chrétienté napoléonienne qui ne correspond plus à la réalité.

Seule une prise en compte d'une part de la véritable donne religieuse, donc de la réalité des religions dans l'espace français (donne qui est proche de celle de la plupart des pays limitrophes), d'autre part de l'inculture religieuse flagrante de pans entiers de la société française et des générations montantes qui passent par nos écoles et qui en sortent religieusement parlant presque aussi incultes qu'elles y sont entrées, seul le fait de prendre à bras-le-corps ces deux données et d'en tirer les conséquences qui s'imposent pour l'intégration effective des religions dans la culture générale, est à la hauteur du véritable défi culturel que représentent les religions pour l'Etat.

Pour finir, on peut dire que le dialogue interreligieux relève de ce que je nommerai l'élémentaire humain. C'est cet élémentaire, que nous n'avons pas encore appris à pratiquer comme société, que nous avons à découvrir, aussi bien individuellement que collectivement, théoriquement et pratiquement. II en va de la paix, interreligieuse et civile, dans la vérité et dans la justice.